Albert II, Roi en position « pat »

Billet radio pour la Première (RTBF), 25 juin 2013 

delphinePauvre Delphine Boël, contrainte d’intenter une action civile contre la moitié de la famille royale pour tenter de faire reconnaître sa filiation avec son souverain de père présumé. Pauvre famille royale, qui ne parvient pas malgré tous ses efforts à faire parler d’elle ailleurs que dans les pages fuchsia des polémiques mêlant famille, amour et argent.

Il y a une ironie qu’on ne souligne pas assez dans cette histoire : l’essence même de la monarchie est l’hérédité, et c’est cette même hérédité qui est en train de discréditer le Roi et de le faire passer pour un homme qui n’assume pas ses actes. Cruelle dérision lorsqu’on se rappelle que la seule véritable tâche d’un souverain est d’assurer la continuité de l’Etat qu’il incarne, en premier lieu en se donnant descendance. Amusant aussi d’entendre certaines voix, comme Armand De Decker, expliquer que la démarche civile de Delphine est liée à son tempérament d’artiste… alors que tout dans les œuvres de Melle Boël invite à renverser la perspective et à suggérer que c’est, bien au contraire, sa vocation d’artiste qui est le produit de son mal-être et de son besoin de reconnaissance.

Il ne se passe plus trois jours sans qu’on parle de la famille royale : il y a Fabiola et ses dotations, il y a les aventures de Laurent qui a décidément des amis partout, il y a les déplacements du prince Philippe dont on guette chaque parole maladroite comme le chat guette l’oiseau, et il y a bien sûr le Roi qui, privé de toute parole ne pouvant être couverte par un ministre, se voit confiné dans un silence qui sert à alimenter les médias en conjectures. Ces vingt ans de règne font tourner des spéculations qui placent depuis des semaines le souverain en inconfortable situation : si Albert abdique, rattrapé par la fatigue, on lui reprochera de laisser le pays à un prince qui ne convainc toujours pas et à la merci des nationalistes flamands en 2014, donc de fuir ses responsabilités ; s’il n’abdique pas, on lui reprochera de s’accrocher par peur de ces mêmes nationalistes, par manque de confiance en les capacités de son fils et – nouveauté « bonus » depuis une semaine – par peur d’abandonner son inviolabilité civile face à Delphine. Bref, si on était aux échecs, le Roi serait en position « Pat » : il ne peut bouger sur aucune case sans se mettre en échec.

A moins d’invoquer la loi des séries, une question se pose : la monarchie se tire-t-elle des balles dans le pied toute seule, ou sommes-nous en présence d’une atmosphère qui lui est de plus en plus hostile ? La royauté belge est supposée incarner un nécessaire espace vide, comme une clef de voûte creuse. Dès qu’elle nous rappelle qu’elle est composée de chair et de sang, elle sort de son rôle et s’expose au danger. En fait c’est simple : la monarchie se met en danger chaque fois qu’elle fait quelque chose au lieu de se contenter d’être quelque chose.

Ainsi, depuis quelques années, le Roi est essentiellement valorisé au titre bouton « pause » permettant de marquer un temps de consultations entre deux échecs de négociation d’un gouvernement. Vingt ans de règne oblige, c’est l’argument principal que vous entendrez en faveur du souverain : « Heureusement qu’il a été là en 2007 et 2010, sinon… ». Sinon quoi, au fait ? Sinon responsables politiques francophones et flamands auraient boudé dans leur coin jusqu’à ce que mort s’en suive ? Sinon citoyens du Nord et du Sud se seraient lancé des figues molles à la tête par-dessus la frontière linguistique jusqu’à ce que les Nations-Unies interviennent ? Sinon tout le pays se serait arrêté de fonctionner ou se serait plongé dans la guerre civile ? Soyons sérieux.

Il est préoccupant qu’on tente de défendre la monarchie avec les arguments creux semblables à ceux qu’on entend pour sauver les provinces ; les provinces aussi, on nous explique qu’elles sont utiles parce qu’elles font des tas de choses, ce qui ne répond en rien au fait que d’autres institutions existantes pourraient les faire à leur place. Le Roi c’est pareil ; d’un point de vue monarchiste il est dangereux, en réalité, de tenter de le défendre en tirant argument de ce qu’il fait : c’est du pain béni pour les républicains – N-VA en tête – qui démontreront facilement que ce que le Roi fait, n’importe qui pourrait le faire dans un autre système. Car on passe alors à côté de l’intérêt véritable de la monarchie : non pas ce qu’elle fait mais ce qu’elle incarne, c’est-à-dire la continuité du pays. Cela est du ressort du symbole et de l’affect, non de la gouvernance ou de l’efficacité. Ce n’est pas le Roi qui pourra maintenir cette continuité, car il n’en est que le produit et pas la cause. Que tout ce qui concerne la famille royale soit si sujet à caution témoigne que c’est bien cette continuité qui se fissure ; mais c’est se leurrer que de penser que cette fissure peut être colmatée par les actions du Roi ou par ses qualités.

Si elle veut se maintenir, cette monarchie devra réinvestir cette fonction symbolique. Or celle-ci se marie de plus en plus laborieusement avec des privilèges d’un autre temps et qu’elle ne légitime plus. C’est pour cela que les abus concernant les dotations apparaissent à présent injustifiables. C’est pour cela aussi, aussi rocambolesque que semble l’affaire aujourd’hui, que la perspective que le Roi échappe à ses responsabilités de père grâce à la Constitution apparaîtra tôt ou tard intenable.



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. Notre système social, économique, politique est atteint d’une septicémie : aucune institution n’y résiste. La critique systématique (mais manquant de référence structurée) devient « in » : être « contre », c’est « in »….et beugler avec le troupeau, c’est « in », mélanger les arguments, c’est « in »: rien n’a d’importance…pourvu qu’on parle…
    Alors les républicains, les sous régionalistes flamands ou wallons, les protestataires de tout poil, tous sont à la curée, comme les charognards…Il y a un os à ronger !
    Alors, je fais comme tout le monde : j’écris et commente (ce blog)..
    1. Il faut dissocier la vie privée du rôle social ou politique : les affaires de cul (…ottes) ne sont pas du domaine public…tant qu’elles n’interfèrent pas, via d’autres biais (comme une prébende, un avantage particulier à la maîtresse ou aux héritiers de sang et non de droit)…
    2. On peut compatir avec la souffrance d’un enfant non reconnu : sur le plan humain, cette situation n’est pas exceptionnelle, sans compter les autres situations qui se vivent chaque jour, dans l’anonymat le plus total….
    3. On ne peut s’empêcher (comme le constate FDS) qu’il y a un tir groupé, contre toutes les institutions quelle qu’elles soient : il est plus facile de démolir que de construire….
    4. Penser que les tribunaux, le Droit, ou les « spécialistes » règlent les problèmes : cela nous renvoie à nos propres insuffisances, à nos lâchetés…

    Alors, je me risque à donner un conseil à Albert : donne la main à Delphine (tout le monde sait que c’est ta fille…tu ne l’as jamais démenti)….Car chez les Saxe Cobourg, (comme dans beaucoup d’autres familles royales ou pas) la fidélité matrimoniale n’est pas la principale vertu (pour autant que cela en soit une !)

  2. Roi ou pas, tout bon père de famille se doit de montrer l’exemple à sa progéniture …
    triste sire, triste exemple …
    dommage car dans l’ensemble ce roi, fut un des moins mauvais rois que la Belgique s’est donné …

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