Tout salaire mérite travail

Humeur – 2 septembre 2013

paquet cadeauLe gouvernement fédéral a tranché l’épineux dossier dit des « tops managers » en procédant à une série de nominations assorties d’une limitation des rémunérations – 290.000 € par an maximum sauf exceptions, ce qui en Belgique veut dire « 290.000 € en principe, et puis on verra bien ». Notons d’ailleurs qu’on ne touche pas (encore) aux rémunérations stratosphériques des patrons de Belgacom (2,48 millions€/an) et de Bpost (1,1 millions €/an). La politisation de ces nominations montre qu’on reste bien en Belgique et que la volonté des partis de ne pas « se faire avoir » par les autres conduit à se battre pour conserver les postes d’influence, quitte à composer avec des procédures bigarrées laissant toujours la place à pratiquement n’importe quel arrangement final ; le symptôme le plus absurde étant que se retrouve finalement nommé à la tête de la SNCB un homme… qui ne figurait pas dans la short list des candidat à cette fonction.

C’est pourtant un autre aspect que l’on abordera ici, et qui a fait déjà couler beaucoup d’encre : la rémunération.

La rémunération, enjeu réel de cet accord, et à laquelle plusieurs de ces « tops managers » s’accrochent avec une opiniâtreté rare. Le fait que certains de ces patrons soient visiblement coupés de la réalité ne lasse pas d’étonner. Mais le débat est plus large et se résume à une question simple, le seul véritable « éléphant au milieu de la pièce » de cette histoire : quel emploi au monde peut bien valoir d’être payé plus d’un million d’euros par an ? La question ne touche pas seulement les grands patrons – sur lesquels la polémique se focalise parce qu’il s’agit d’entreprises publiques. On peut aisément l’étendre aux CEO de d’entreprises privées et aussi… aux sportifs, acteurs, chanteurs et autres stars du show biz, payés encore plus que des CEO mais qui ne font en général pas l’objet de l’opprobre d’un public qui a besoin de pains et de jeux,et est aussi heureux d’idolâtrer un footballeur milliardaire que de maudire un chef d’entreprise millionnaire. Or le débat les concerne bel et bien, eux aussi. Tous ces « rois du monde » multimillionnaires le sont parce que leur chance est de vivre dans une époque où leurs compétences sont synonymes de jackpot : parce qu’ils sont des as du volant ou de la raquette, parce qu’ils bénéficient d’une plastique agréable ou de la gueule de l’emploi, parce qu’ils savent pousser la chansonnette ou donner la réplique avec justesse. Évidemment, dans toutes ces professions il y a de la sueur, du travail, du labeur… mais comme partout, comme chaque métier, du plus humble au plus rémunéré, où des travailleurs font de leur mieux au regard de leurs propres capacités. Telle est la question embarrassante : les abîmes de différence et de reconnaissance qui se dessinent entre ces différents mondes du travail sont-ils justifiables au regard des efforts réels ? Le critère au mérite ouvre donc un débat difficilement objectivable, parce qu’il dépend de l’offre et de la demande. Est-il juste de payer plus grassement celui qui tape dans une balle de tennis que celui qui aménage les rayons du supermarché, si cela leur a coûté un effort répété similaire et un labeur comparable au regard de leurs compétences et talents de base, forcément différents et arbitraires ?

Le problème, c’est que si on commence à appliquer à cette question le fil de la justice, il faudra se poser plus d’une question désagréable : pourquoi est-il légitime que les footballeurs soient payés au niveau du PIB de certains pays ? En quoi ces compétences sont-elles méritoires au regard des sommes engrangées ? Si le débat choque davantage pour les patrons d’entreprises publiques, c’est parce que c’est le lieu où le hiatus est le plus visible, parce que le lien entre leur rémunération et le portefeuille du citoyen est direct : c’est nous qui payons en partie ces patrons, dont certains trouveraient indécent de faire leur travail pour moins de cent fois le salaire moyen. S’agit-il de risques ou de responsabilités ? L’argument est avancé régulièrement pour les entreprises publiques ; et comme dans le privé, il est audible s’il s’accompagne de moyens permettent d’évaluer réellement si les objectifs ont été atteints, et si – bien sûr – les parachutes dorés disparaissent du paysage ; si le critère est la prise de risques et les objectifs, on ne peut pas à la fois se payer comme un nabab et recevoir un bonus si on rate son coup.

Hélas, ces arguments ne sont là que pour amuser la galerie. La vérité est plus cruelle, et est valable pour tous les milieux précités : elle réside dans le postulat profondément ancré que l’argent ne sert qu’à attirer les meilleurs. Tel est le raisonnement appliqué aux clubs de football comme aux patrons d’entreprises publiques : il faudrait pouvoir « mettre le prix » pour avoir des bons. Le pire, c’est que cet engouement pour l’argent n’est plus purement et simplement vénal en lui-même – car sans rire, on se doute bien que le train de vie n’évolue plus drastiquement entre 300.000 et 1.000.000 d’euros. Non : à ce stade, l’argent n’est important que comme indicateur de la valeur. Le montant n’est pas important en soi, mais comme mesure par rapport aux autres. Cela renvoie à quelque chose de plutôt primitif : «  je suis payé davantage que toi, je suis meilleur. Même si tu es plus intelligent que moi, moi je suis le plus malin et le plus débrouillard ». C’est la cour de récréation, ou l’état de nature, au choix : les mieux payés seront soit les compétents faisant reconnaître leurs talents, soit les médiocres assez malins pour profiter du système. Dans les deux cas, avantage aux mieux adaptés, comme chez Darwin. Avoir « le plus gros salaire » devient finalement un argument assez proche de celui consistant à revendiquer avoir « la plus grande ». Ces hommes ne sont plus attirés par l’argent comme appât du gain, mais par ego. La rémunération a dévissé de sa fonction initiale : elle ne sert plus à rémunérer une fonction, ni une prise de risques, ni des responsabilités, mais à satisfaire un gigantesque marché de l’estime de soi où l’on essaie de nous faire croire sérieusement qu’on ne pourrait pas trouver de manager compétent en-dessous de 300.000 €. C’est-à-dire qu’on ne pourrait plus trouver de managers qui ne parviendraient à s’évaluer eux-mêmes autrement qu’en s’indexant sur un chiffre –  ce qui serait au fond, pour les principaux concernés, bien triste.

Cela permet un postulat assez navrant : arrivé à un certain niveau, l’argent ne sert plus à vivre ou à récompenser des performances ; il n’est plus que le moyen par lequel on reconnaît la valeur. Car tout est là : dans l’idée que la rémunération, d’une manière ou d’une autre est indicatrice de la valeur que l’on se porte. Il s’agit certes d’une évolution logique de la modernité ; entre individus égaux et libres, la rémunération reste l’un des seuls critères qui permet objectivement de comparer les hommes. Nos compétences, nos talents, nos atouts sont différents ; mais puisque tout le monde a un revenu, chacun peut se comparer à son voisin et trouver une ancestrale satisfaction à se constater mieux payé, ou avoir mieux réussi son parcours. Si nous vivons dans des sociétés si discrètes sur les montants des salaires nets, c’est bien pour cela : pour éviter de nous faire du mal à nous-mêmes, éviter de se poser des problèmes d’estime de soi, en constatant que des individus que nous estimons plus médiocres que nous s’en tirent mieux – on préfère en général s’abstenir d’imposer une telle vacherie à son ego personnel.

Fixer des plafonds aux rémunérations est donc un signal intéressant ; cela peut contribuer à mettre un frein à une course absurde réduisant l’argent à un moyen de spéculation de la valeur de quelques « grands hommes », et à le réinstaller comme une fin en soi : une rémunération permettant de vivre et de récompenser des efforts accomplis et des objectifs atteints. Les emplois sont comme les objets : ils n’ont pas d’autre valeur monétaire que celle qu’on daigne leur donner. Il faudrait dès lors oser étendre le débat à d’autres sphères de la société. Le public si choqué par les salaires des chefs de Bpost et Belgacom acceptera-t-il de prolonger son indignation vers ses idoles sportives ou du show business ? Moins probable, tout simplement parce que ces stars nous apportent des émotions et de l’adrénaline, et non des colis dans nos boîtes aux lettres ou des trains en retard. Et pourtant, la question reste la même : quel emploi mérite réellement d’être payé cinq cent, mille fois plus que le revenu minimum ? Les sportifs ou acteurs qui se font résidents fiscaux monégasques n’ont, sur ce registre, pas davantage de leçons à donner que  les patrons qui trouvent indécent de palper un salaire de moins d’un million.

Lire aussi:

De quoi le travail est-il le nom ?



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4 réponses

  1. Pour faire bref :pourquoi les TEC, la SNCB cumulent ils le maximum d’insatisfaction ?…Ont-ils les meilleurs gestionnaires….Même si les bureaux les plus « pointus », les ont recrutés
    Pour le reste, il faut que la « porte de sortie » soit conditionnée au reclassement…Si on reste dans le « public », pas d’indemnité contractuelle…et si on s’en va : idem …Nul n’est indispensable…

  2. Il fut un temps où les directeurs d’entités publiques étaient des… fonctionnaires. Comme au temps de mon arrière-grand-père.
    Directeur de la Poste (qui fonctionnait) ou Directeur des Communications, Banque etc.. tout fonctionnait.
    Tout a traversé 2 guerres mondiales, destruction, bombardements ravageurs, une dépression et diverses « crises » sans j a m a i s vaciller. Au contraire, stabilité et performance. Droiture au service du contribuable.

    Et leur s a l a i r e était celui d’un … Fonctionnaire (catégorie A).
    Point barre.

    Le reste n’est que perte de temps et disgression sur le v r a i problème : le fond du débat n’est pas celui-là.

    Il n’est p a s nécessaire de payer 290.000Euros ou plus ou moins.
    Ce type de montants n’attire que si l’on copie le très foutraque privé. (privatiser veut dire privé de.. service avant tout). Se prendre pour ce qu’on n’est pas. Utiliser de f a u x arguments.

    Comment explique-t-on que du temps où ce furent des Fonctionnaires (payés n o r m a l e m e n t), tout fonctionnait à merveille.

    C’est bien là le débat.
    Privatiser veut dire bling bling et arrogance comme dans le privé où l’on se pousse du col pour spéculer sur sa propre valeur.

    Maintenant, incompétence et impunité arrogante gouvernent.
    Avec l’argent du contribuable qui n’a plus de service public digne de ce nom.

  3. @ Usager : je vis dans la rue qui m’a vu naître il y a plus de 60 ans… A l’époque, on déposait 5 francs sur le carnet d’épargne, inscrit par l’instituteur par un timbre, Paul le facteur portait le courrier et traversait la rue à chaque maison…et on a construit dans la rue plus de maisons …et le facteur traversait toujours la rue : une maison à gauche, une maison à droite…plus il y a eu de maisons, plus il y a eu de boites aux lettres, plus il y a eu de voitures…Léon a succédé a Paul et on lui a dit : fais un coté, puis l’autre…ce que Léon a fait…il est vrai que des voisins se sont plaints que leur courrier arrivait plus tard !…Puis Internet est arrivé : moins de personnes achètent le journal (ils le lisent sur Internet dans le train ou au bureau), moins de cartes postales (à Noel, pendant les vacances, etc)…Léon vient toujours, mais en camionnette…La CGER n’existe plus, ni la RTT…Comme la Poste…Rappelons-nous : autour du trou de la RTT, il y avait trois personnes : le travailleur, le surveillant et le chef…Tout ceci pour dire que ce n’est pas le statut qui fait la qualité…mais il manque une gestion efficace du service publique…et notre système sanitaire est un bon exemple…Merci aux infirmières, médecins et personnel auxiliaire…

  4. Puisque j’en suis une, je pense à toutes ces mères qui ont décidé de quitter leur emploi pour être gestionnaire de leur famille, elles ont pu gérer le temps, l’argent, l’éducation, l’équilibre, la santé, les horaires, le ménage, la débrouille … sans même recevoir la considération sociale à laquelle elles auraient dû avoir droit … pour moi Elles sont les meilleurs et tant pis si elles n’ont pas la côte !

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