L’intercommunale, ou le rappel de la contingence du pouvoir

Paru dans la Libre Belgique, 18 septembre 2013

Logo-tecteoLe rachat de l’Avenir par l’intercommunale Tecteo n’a pas fini de faire parler de lui. En lui-même, ce mouvement financier n’a rien d’extraordinaire ; l’histoire de la presse est jalonnée de ce type de concentration, condition indispensable de la survie de la presse écrite depuis l’après-guerre. On se permettra, en temps utile, d’approfondir le sujet lors de la sortie prochaine du documentaire de 2x 52 minutes « Le Quatrième Pouvoir », de T. Bourlard et moi-même sur l’épopée de la presse en Belgique, et qui devrait être diffusé sur la Une (RTBF) le mercredi 13 novembre prochain.

Pour l’heure, ce dossier met surtout en exergue avec une lumière inédite le pouvoir accru de Tecteo, au départ simple intercommunale liégeoise, devenu aujourd’hui hydre à plusieurs têtes aux organes de décision tellement multiples que la presse et le monde politique éprouvent de vraies difficultés, depuis plusieurs jours, à en dresser un organigramme clair et en à retracer la chaîne de décision. L’intercommunale, en principe simple rassemblement de communes pour travailler sur des domaines où la collaboration structurelle sur base territoriale est nécessaire, est devenue aujourd’hui un objet institutionnel au service de ceux qui en ont le pouvoir. Cela ne concerne pas que Tecteo, soit dit en passant ; la plasticité de l’intercommunale profite aussi à l’occasion aux gouvernants. Ainsi, une autre intercommunale liégeoise, Ecetia, a récemment reçu l’ordre du gouvernement wallon de racheter pour 200 millions d’euros de certificats verts. Or, si on peut s’effrayer du pouvoir acquis par Tecteo et de son intérêt soudain pour la presse écrite, il est du même réflexe démocratique de se demander s’il est davantage du rôle de ce genre de structures d’offrir une trésorerie à la politique énergétique du gouvernement wallon.

Idem pour l’affaire Tecteo/L’Avenir. Objectivement, même si un regroupement des forces était nécessaire en presse écrite, est-il normal qu’il se fasse au départ d’une entreprise publique dont le fonctionnement a été ouvertement pensé pour échapper aux tutelles et au contrôle des pouvoirs publics (exemple : le fait que Tecteo compte dans ses membres une commune flamande et une commune bruxelloise, ce qui la fait échapper à la tutelle de la Région wallonne) ? Pour reprendre l’expression d’un président de parti, cette intercommunale donne l’image d’une créature de Frankenstein qui a échappé à ses créateurs. La manière dont le rachat du groupe « L’Avenir » s’est produit –  dans le plus grand secret, à la va-vite et en comité le plus restreint possible – pose certes question ; mais les positionnements des partis dépités qui se désolent de ne pas avoir été suivis par leurs ouailles locales rendent également perplexe. Il n’est pas certain que la discipline de parti eût été un mode de fonctionnement préférable.

En vérité, ce que cette affaire met au grand jour – peut-être au grand dam final de Tecteo, qui tel un champignon croissait jusqu’ici dans le confort d’une relative obscurité et se trouve aujourd’hui en pleine lumière et devient l’objet de demandes accrues de légitimation – c’est la nature contingente du pouvoir. La dérive des intercommunales et le fait qu’il ne soit plus possible de comprendre qui décide dans Tecteo à part quelques individus judicieusement décrits comme « hommes forts » s’étant administrativement mis à l’abri des dispositions anti-cumul sont des indices révélateurs d’une triste réalité ; les structures publiques sont en grande partie composées de conseils d’administration politisés, où les individus sont nommés pour leur capacité de relais ou/et en guise de récompenses de services rendus. N’ayons pas peur des mots : dans un grand nombre de situations cela donne des organes dirigeants composés d’amateurs et de profanes vis-à-vis de l’objet de l’organe public, qui se flattent et s’illusionnent posséder des compétences de gestion sous couvert de la dynamique de groupe par laquelle, comme membre d’un conseil parmi d’autres, chacun est autant responsable que l’autre – et au bout du compte personne n’est plus responsable de rien. Dans la dynamique de groupe, on se sent encouragé par la collectivité où chacun se sent couvert par l’autre puisque la décision se prend en commun.

La docilité ordinaire des administrateurs se renforce par le fait que, par nature, l’individu craint les situations conflictuelles dans lesquelles sa volonté et sa compétence devraient se manifester pour s’opposer à la majorité – tout qui a déjà participé à de telles réunions sait combien il est ardu d’avoir raison seul contre tous. Le confort psychique d’un individu qui ne connaît pas le fond des matières de la structure où il siège le pousse naturellement à se ranger à la majorité, au mouvement ou, à défaut, au compromis. On a peur, en vérité, de devoir exercer un pouvoir de contrôle réel, car c’est quand les choses ne vont pas qu’il faut se manifester – et donc manifester… l’aveu de son incompétence (exemple parmi beaucoup d’autres : souvenons-nous des déclarations pré-inculpation de Lucien Cariat, de l’ICDI, déclarant que tout allait bien puisque le conseil d’administration l’avait toujours suivi ; la plupart des affaires carolos de 2005 sont explicables par cette combinaison d’hommes forts maîtrisant le système face à  des administrateurs amateurs et dociles). D’où la tendance très répandue à considérer que tout va bien et à se reposer sur les gestionnaires de fait, quitte à constater les dégâts bien trop tard. Dans les faits, cela donne des Jean-Marie Happart signant des contrats en anglais sans en comprendre le contenu ou des administrateurs de Tecteo cédant à l’enthousiasme du moment au mépris de leurs consignes de parti. Cela donne surtout un pouvoir de fait exercé par ceux qui tirent profit de cette dilution, et auxquels on fait confiance parce qu’ils sont les seuls à voir clair dans le système – et pour cause : les fameux « hommes forts », qu’on désigne ainsi parce que c’est la seule manière de rendre compte du pouvoir qu’ils détiennent réellement, et que les désigner par leur titre officiel n’a à cet égard plus de sens déterminant.

Cela nous rappelle que, au-delà des organigrammes, des structures hiérarchiques et des rôles officiels, le pouvoir est une question de jeux de rôles où la personnalité des individus est le facteur déterminant. Même si la fonction crée l’organe, c’est la manière dont un dirigeant va incarner une fonction qui lui donnera son pouvoir effectif. C’est courant dans le secteur privé, mais aussi dans des milieux supposés institutionnellement plus rigides. Il suffit par exemple d’examiner comment les statuts des partis politiques se modifient pratiquement à chaque nouvelle présidence pour s’en rendre compte. Dans le secteur associatif, également, il est courant que la répartition des pouvoirs entre le CA et le directeur soit une source de tensions, qui en général se stabilise lorsqu’un caractère fort est à la tête du CA ou de l’équipe – et il n’est pas rare, pour cette raison, que des changements de personnes s’accompagnent de changements de prérogatives. La manœuvre est en fait observable dans pratiquement toutes les structures humaines : on modifie les cadres selon les profils des individus qui accèdent aux responsabilités. Dans son ouvrage Pouvoir – Les génies invisibles de la Cité, l’Italien Guglielmo Ferrero part du postulat que, contrairement au schéma dans lequel elle prétend se poser, la modernité n’a pas placé le pouvoir en les mains d’institutions désincarnées, mais se contente d’habiller institutionnellement le pouvoir des hommes existant préalablement. Ainsi, selon lui, les élections ne font que « confirmer » le pouvoir déjà détenu par les dirigeants, à l’image du Sénat romain qui n’avait qu’un pouvoir de « confirmation », lui aussi, du pouvoir supposé du peuple. Les auspices romains participaient aussi à ce mécanisme ; à bien y regarder c’est toute l’histoire de l’autorité qui se décline sous la forme d’une « augmentation » (auctoritas) de légitimité ajoutée à une situation de fait générée le plus souvent par la force.

Les leçons à tirer de cette affaire sont donc de se rappeler de la nature contingente du pouvoir et de la faculté infinie qu’ont certains hommes à habiller leur pouvoir de la légitimité nécessaire par la transformation des institutions qu’ils occupent. Mais accabler ces « hommes forts », qui ont par ailleurs le mérite de développer ces structures par la force de leur ambition, serait réducteur ; le pouvoir a horreur du vide. L’étendue actuelle des pouvoir de Tecteo et de ses dirigeants a été rendue possible par l’apathie, le conformisme, l’amateurisme, les renvois d’ascenseur et le goût des jetons de présence au détriment du professionnalisme et de l’intérêt général. Parce que dans cet immense jeu d’échec qu’est devenu « l’empire du milieu » des structures intermédiaires détentrices de parcelles de pouvoir, chacun préférera faire avancer ses propres pions plutôt que de faire table rase.



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3 réponses

  1. au fond, on reproche à Tecteo ce que l’on n’oserait reprocher à un « privé » …
    j’aime assez l’idée d’un homme fort que l’on peut critiquer ouvertement, qui ait choisi de servir le « publique » imaginons qu’Albert Frère eut racheté le même groupe, nul n’aurait protesté !

  2. Tu es performant sur le teasing, tu es fort pour le Relooking de ton blog…au prix d’un enlèvement de quelques calculs, peut-être ? (private joke)…
    Pour en revenir a Tecteo, il me plait se souligner le rapprochement que tu fais entre ton post et la « la clé écossaise »…Oui, je pense que la province de Liège et Tecteo et les francs maçons ont un point commun…et je n’ose pas (parce que je n’ai aucune preuve) relancer d’autres questions

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