Terroristes fous ou fous terroristes ?

Chronique pour la Libre Belgique, 22 août 2016

terroristesfousDepuis le début des attaques terroristes en Europe, le débat fait rage pour tenter de trouver la juste étiquette, la juste qualification de nos agresseurs. A chaque attaque, le nom,l’origine, mais aussi le parcours de l’assaillant sont examinés, pour trouver un sens, un dénominateur commun. L’état mental des principaux intéressés, en particulier, fait l’objet de toutes les attentions. Des terroristes ou de « simples » déséquilibrés ? Des radicalisés fondamentalistes ou des âmes égarées frustrées ? La vérité n’est pas confortable : en fait, nous ne savons pas encore vraiment à qui nous avons affaire. Certains étaient partis en Syrie, d’autres non. La plupart sont nés en Europe et en possèdent l’une de ses nationalités, quelques autres non. Certains étaient de fervents pratiquants, mais beaucoup ne l’étaient pas du tout, ou se sont radicalisés en un temps record. Certains étaient connus de la justice, d’autres non. Certains se connaissaient depuis des années, faisaient partie du même réseau, d’autres se sont rencontrés juste avant leurs actes, tels les meurtriers du prêtre de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray. Certains sont issus de quartiers défavorisés, mais pas tous – et l’histoire récente, de toute façon, regorge d’exemples de terroristes hautement diplômés. A part le fait, à ce jour, qu’il s’agisse exclusivement d’hommes se revendiquant d’une allégeance à un groupe revendiquant une vision dévoyée de l’islam, il n’existe pas de portrait-type.

Logiquement, le débat tourne donc autour de la question de savoir si nous avons affaire à des « fous terroristes » ou à des « terroristes fous ». Dans la première hypothèse, il s’agit de déséquilibrés et de frustrés qui ont été opportunément aspirés par une logique fanatique. Dans la deuxième, il s’agit de soldats exécutant leurs basses œuvres en toute froideur rationnelle au nom d’une idéologie qui posséderait une nature totalitaire. Très vite, s’invitent dans les conversations des comparaisons avec les précédents non-musulmans – en général, Anders Behring Breivik (meurtrier de 77 personnes en Norvège en 2011) ou Andreas Lubitz (copilote de la Germanwings ayant précipité son avion dans les Alpes avec 149 personnes à bord) sont invités à la fête. Si le poêlée de fanatiques attaquant l’Europe depuis deux ans sont des terroristes, pourquoi ces deux autres-là ne le seraient-ils pas ?  A priori, le débat semble aussi stérile que celui de l’œuf et la poule – comme si un terroriste lambda était sain d’esprit. Mais la détermination des motifs et des circonstances, pour toute société, est ressentie comme essentielle pour pouvoir identifier la menace, lui donner corps, et la découper selon un schéma cause-effet. Ici, il semble possible de faire simple : la plupart des actes terroristes sont des tueries de masses, mais toutes les tueries de masses ne sont pas du terrorisme. Pour être qualifié de terroriste, un acte ne doit pas avoir le meurtre comme fin mais comme moyen, au service d’une idéologie. Le but du terroriste n’est pas tant de tuer des individus que de terroriser les vivants et de faire parler de lui. Le nombre, à cet égard, importe peu, c’est l’image qui compte. C’est ainsi que le meurtre de Saint-Etienne-du-Rouvray peut être qualifié de terroriste, alors que le suicide de Lubitz ne l’est pas. On pourrait par contre, assez logiquement, classer Breivik comme terroriste, même si la cause qui l’animait – indéniablement politique – n’est partagée par personne d’autre que lui et qu’il ne disposait aucun réseau.

Bien entendu, en ce qui concerne Daesh, la polémique concernant le débat sous-jacent est idéologique, et donc potentiellement politique : est-ce une religion qui inspire de tels actes (ce qu’auront tendance à penser, en l’affirmant à demi-mots, les partisans de la thèse des « terroristes fous »), ou est-ce la faiblesse, le parcours, la frustration des personnes concernées qui se parent opportunément d’oripeaux religieux (ce qu’auront tendance à avancer les partisans de la thèse des « fous terroristes ») ? Pour reprendre la désormais célèbre formule de l’anthropologue Olivier Roy : s’agit-il d’une radicalisation de l’islam ou d’une islamisation de la radicalité ? Il faut l’humilité de pouvoir le dire : nous sommes trop le nez dans le guidon pour répondre à cela. La particularité de la « franchise » de terreur ouverte par Daesh est qu’elle regroupe des profils délibérément différents, de la petite frappe voulant prouver une immortelle virilité au fanatique le plus extrême, et qu’elle tire sa force de cette imprévisibilité. Cela explique la difficulté de classement actuelle : l’instrumentalisation d’une religion par des assassins n’ayant pour certains jamais ouvert un Coran est évidente ; mais répéter que tout ce qui arrive depuis l’affaire Merah « n’a absolument rien à voir avec l’Islam » est aussi absurde que d’exonérer le christianisme de tout lien d’inspiration avec le Ku-Klux-Klan ou l’Inquisition.

Ce qui est sûr, c’est que cette liaison inédite entre frustration et idéologique produit un cocktail létal prenant comme pivots privilégiés des âmes fragiles. Dès lors, nous pouvons tirer des leçons directes quant à notre manière de traiter ces événements. Si le terrorisme fonctionne aussi bien, c’est parce qu’il existe, au sein même de notre société occidentale, une fascination quasiment pornographique pour la destruction (voir, à ce sujet, la récente Théorie du kamikaze de Laurent de Sutter) et pour la peur de l’ennemi intérieur infiltré. Or, sur ce volet-là, il est temps de se demander si nous ne jouons pas un peu trop le jeu des terroristes. A chaque attentat, les médias s’emploient, généralement avec le soutien et la bénédiction des autorités, à fournir le maximum d’informations sur nos agresseurs : nom, domicile, âge, origine, histoire. Quoi de plus normal, a priori : il faut pouvoir comprendre à qui nous avons affaire et pouvoir en tirer des conséquences rapides pour empêcher les attaques suivantes. Quoi de plus normal, aussi, pour une société qui a fait de la transparence l’une de ses principales valeurs démocratique. Récemment pourtant, dans le Standaard, le psychiatre français Richard Rechtman émettait l’audacieuse considération suivante : les « soldats » qui commettent des actes terroristes, qu’ils soient envoyés, franchisés ou récupérés par Daesh, espèrent justement que leurs noms seront connus, qu’ils seront célébrés, rendus héroïques par leurs actes, et que telle sera – en sus des très hypothétiques 72 vierges – la forme d’immortalité qui récompensera leur bravoure. Cet appétit de notoriété, soit dit en passant, possède l’avantage de valoir dans toutes les hypothèses concernant les « fous terroristes » : qu’ils soient fanatiques religieux ou simples âmes frustrées, ces hommes sont manifestement en quête d’une forme de reconnaissance narcissique par leur acte. Rechtman propose donc que les médias cessent de donner les noms des terroristes, non seulement parce que ce fantasme de notoriété participe à l’incitation au passage à l’acte, mais aussi parce que cette médiatisation des soldats fait partie des plans de Daesh : célébrer les « héros », semer la haine et la division au sein des sociétés occidentales, et inspirer par contagion d’autres candidats potentiels. Anonymiser les terroristes aurait ainsi un double mérite : limiter l’effet « bombe à fragmentation » identitaire, en cessant l’inévitable stigmate sur toute une population arabo-musulmane, et anéantir les espoirs de gloire post-mortem des candidats terroristes. Rechtman suggère qu’on ferait mieux de se braquer sur Daesh en tant qu’ennemi plutôt que sur ses soldats, pour court-circuiter l’attractivité des terroristes au sein de leurs public-cible.

Aussi louables que puissent paraître ces objectifs, il n’est guère sûr qu’il faille les faire passer avant la liberté d’informer – l’occultation des noms et des parcours aurait d’autres inconvénients. On ne peut toutefois qu’être sensible à contrer l’argument « publicitaire » du terrorisme, qui est son cœur. La société occidentale, dans l’ensemble, résiste jusqu’ici plutôt bien aux invitations à la guerre civile de Daesh au regard des coups qu’elle encaisse, avec peu de « représailles » extrémistes envers la communauté musulmane. Mais elle tangue sous la tentation du simplisme au fur et à mesure des blessures qu’elle reçoit. C’est plutôt le moment de rester forts et de ne pas brader nos principes démocratiques ni nos lois. Cela implique de continuer à respecter les droits fondamentaux, en ce compris des pires individus, de ne pas tomber dans le langage du clash des civilisations et, accessoirement, de ne pas trouver normal que la presse diffuse l’identité d’un mineur, aussi répréhensibles ses actes soient-ils, en contravention avec les lois de protection de la jeunesse. Car à chaque fois que nous montrons que nous avons peur, à chaque fois que nous faisons croire que c’est « eux » contre « nous », le terrorisme s’ancre un peu plus dans nos habitudes. Nous monter les uns contre les autres, rappelons-le, n’est pas seulement le seul programme du terrorisme ; c’est aussi son seul espoir face à l’inexorable retour au néant d’où il provient.



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3 réponses

  1. Bonsoir François,
    Moi aussi, quitte à être réducteur, je cherche modestement un éventuel « dénominateur commun » à tous les terroristes. Certes, il y aura toujours des déséquilibrés pathologiques, ou par simple débilité mentale, frustration sociale, « appétit de notoriété » etc. Mais il me semble que tout endoctrinement, qu’il soit religieux (surtout islamiste) ou idéologique, exploite la composante irrationnelle de l’être humain, ce qui provoque DANS TOUS LES CAS un déséquilibre mental, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect. Et même des comportements psychopathes, en l’absence d’un système éducatif « humanisant », émancipateur et préventif développant l’esprit critique et faisant découvrir et respecter par le plus grand nombre d’adolescents les valeurs de la Déclaration Universelle des Droits Humains de 1948.

    L’islamisation croissante était pourtant prévisible depuis des dizaines d’années, mais à cause de la conception laxiste et électoraliste de nos politiciens, on a rencontré toutes les revendications inspirées par des prescrits religieux … La « majorité démographique » musulmane deviendra même « démocratique » dans nos grandes villes d’ici quelques années. À mes yeux, « anonymiser les terroristes » ou multiplier a posteriori les mesures policières restera vain tant que l’on continuera à donner tous les droits aux immigrés, sans exiger le moindre devoir d’intégration.

  2. Entièrement d’accord avec Michel Thys, on parle toujours de droits et pas de devoirs pourtant moi quand je suis venue en Belgique avec mes parents, réfugiés politiques, on nous parlait de nos devoirs envers le pays qui nous accueillait.

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