L’Europe, machine à se faire peur

Billet radio pour la Première (RTBF), 25 octobre 2011 – Ecoutez le podcast

« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ». Cette citation ne date pas du sommet de Bruxelles de ce week-end. Et elle n’est évidemment pas de moi mais de Jean Monnet.

Jean Monnet, pour nos plus jeunes amis qui ne le connaîtraient pas et qui penseraient que l’Union européenne a toujours été ce mastodonte administratif remplis de gagnants au Win For Life et maudit par les bruxellois pour son impact sur le prix des loyers, Jean Monnet donc c’était l’un des pères de l’Europe, de cette idée lancée très vite après la Seconde Guerre mondiale. C’est important d’y revenir, à cet après-guerre, car cela reste le tournant du dernier siècle.

Monnet et la génération Schuman, pour faire bref, ont lancé la construction européenne avant toute chose pour prévenir tout risque de guerre entre États membres. Parce que la guerre venait de prouver que la civilisation intellectuelle ne suffisait pas à la paix, il fallait aussi assurer un bien-être minimal aux populations. Le 20ème siècle avait démarré avec l’électricité, avec des sciences techniques et humaines en plein essor et a pourtant offert les deux conflits les plus meurtriers de l’histoire au départ de nations séculaires et civilisées, cœurs de la culture mondiale. L’idée que les hommes ne peuvent pas compter seulement sur leur sagesse et leur technologie pour promouvoir la paix et qu’il était nécessaire de construire des interdépendances, des liens pour éviter les replis guerriers, cette idée-là était profondément juste.

L’Europe s’est donc bâtie sur l’idée que le libre-échange et les relations commerciales pacifiées entre Européens constituaient les conditions d’une certaine prospérité et donc de la paix – il faut dire aussi qu’on pensait alors que le nationalisme ne germait que sur des terres ravagées par la misère, alors qu’on sait aujourd’hui qu’elle est aussi présente chez les nouveaux riches, comme la NV-A flamande et l’UDC suisse le prouvent. Ce ressort du second conflit mondial recèle un affect si fort dans l’inconscient européen – le succès des documentaires style Apocalypse le prouve – qu’il a orienté la construction européenne dans un seul sens, comme une fuite éperdue : en avant, vers plus d’intégration entre nous pour être plus forts vis-à-vis du reste du monde et surtout pour rendre impossible d’être désormais ennemis demain.

Certains nous disent que ce modèle est en panne. Mais une autre lecture est possible : peut-être sommes-nous au contraire dans un modèle dialectique qui, par la présente crise de l’euro, fait en vérité… ses preuves. Comme nous serions incapables de créer directement et simplement une gouvernance économique et monétaire en raison de la pesanteur de nos intérêts nationaux, nous le faisons par petits pas en mettant le petit doigt dans un engrenage qui va forcément avaler notre bras un jour. Pour le dire autrement, je soupçonne les créateurs de l’euro d’avoir pertinemment su qu’une monnaie unique sans mutualisation des pratiques budgétaires, du contrôle de l’équilibre, de la mutualisation des dettes et des systèmes fiscaux et salariaux était une gageure. Mais ils ont cru que cet élément symbolique très fort et palpable qu’est une monnaie au quotidien entraînerait un cercle vertueux forçant les Européens, pour leur propre bien, à trouver des modèles qu’ils n’auraient pas pu élaborer en-dehors d’une crise, lorsque l’herbe est verte et que le soleil brille. Quitte à se prendre quelques gifles en route.

En clair, l’Europe est une machine à créer les murs contre lesquels des années plus tard les États membres se retrouvent adossés. Or, c’est peut-être la seule manière d’avancer en Europe. Edicter des règles à un groupe aussi disparate ça ne marche que si on peut se confronter aux difficultés qui se posent lorsqu’on les enfreint. Si tout le monde, à commencer par la France et l’Allemagne, avait respecté les normes du Pacte de stabilité, il n’y aurait pas de crise de l’euro aujourd’hui, et la Grèce n’y serait pas entrée avant d’avoir remis ses finances en ordre. Peut-être au fond n’y a-t-il pas crise systémique mais au contraire simplement crise de croissance – sans jeu de mots. Dont nous sortirons parce que nous avons atteint ce point où l’échec coûterait plus cher que la réussite, tout simplement.

Je devine votre question Marie-Laure : sommes-nous vraiment obligés, pour construire l’Europe, de jouer comme cela à nous faire peur, à tester le vertige de l’abîme pour trouver les ressources de l’intégration ? Peut-être est-ce le problème de notre génération, celles des parcs d’attraction ou des films d’horreur : nous sommes assis sur soixante ans de paix, nous n’avons pour la plupart connu ni la guerre ni la peur de la guerre, et seul le vent du boulet nous fait réagir, quitte à tirer au canon nous-mêmes. C’est peut-être cela, au fond, que Jean Monnet avait compris.

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