La migration économique, monstre du Loch Ness

Paru dans Migrations Magazine (numéro 5 – automne 2011)

Migration économique : nom fém. Monstre du Loch Ness de la politique migratoire. Fait référence au mythe d’une politique adaptée aux motivations des migrants. Tabou par excellence du politiquement correct. En user avec modération pour préservation de carrière politique ; on y préférera utilement les thèmes inépuisables de la peur de l’étranger sur base d’amalgames (à droite) et de la solidarité prolétaire avec les étrangers présents sur le territoire au détriment des autres (à gauche).

Parler de migration et de travail, c’est envisager la possibilité d’une politique migratoire proactive, en permettant à des candidats migrants de rentrer sur le territoire pour des motifs liés à l’emploi, c’est-à-dire – mais peut-on le dire trop haut ? – la motivation première des migrants, qui se déplacent pour survivre ou pour mieux vivre. La politique migratoire est déconnectée de la rationalité moyens/fins depuis la fin des conventions bilatérales avec les pays pourvoyeurs de main-d’œuvre des Trente Glorieuses. In fine, nous faisons de la migration sans que ne soient pris en compte ni les intérêts des migrants, ni ceux des pays d’accueil. Et notre non-politique migratoire de compromis bien courageusement belge encourage le renouvellement perpétuel des stocks, de manière souvent injuste et arbitraire, sans jamais s’attaquer à la question des flux, royaume des plus débrouillards.

La migration a toujours existé et perdurera, mais les migrants sont bien obligés de s’inscrire dans les « cases » disponibles. Or la Belgique a officiellement fermé ses frontières à la migration de travail ; si vous n’êtes pas ingénieur indien ou investisseur américain ou japonais, en gros, vous n’aurez pratiquement aucune chance d’obtenir votre visa de travail. Vous vous orienterez donc vers les cases disponibles, c’est-à-dire l’asile, la migration étudiante, ou encore le regroupement familial, avec la part d’abus inhérente à chacune de ces voies. Comme ces abus se voient et que le citoyen a peur de l’avenir, le carrousel aux amalgames se met en marche, faisant valser pêle-mêle asile, intégration, régularisation, naturalisation. Une certaine droite joue avec la peur de l’étranger pour s’offrir une popularité à moindres frais sur des caricatures flattant le repli et la fermeture. Ce n’est pas à son honneur.

Vous me direz : pourquoi ne pas ouvrir un canal de migration économique, permettant à un certain nombre de personnes de migrer pour les raisons pour lesquelles ils viennent réellement, en lien avec nos propres manques sur le marché du travail ? Là, figurez-vous que c’est une certaine gauche, aiguillée par les syndicats, qui n’en veut pas et hurle à l’utilitarisme capitaliste et à la fuite des cerveaux à la simple évocation d’une migration de travail… A gauche, on trouve plus sain de refuser ces travailleurs étrangers tant qu’ils sont à l’étranger… et de leur ouvrir les bras ici lorsqu’ils sont arrivés clandestinement. Aucune manif pour les candidats migrants qui, de là-bas, voudraient un peu du pain belge ; mais une fois les mêmes parvenus ici, on sort les calicots, on invoque la multiculturalité. Peu importe que ce soit profondément injuste au regard des candidats migrants qui, eux, n’ont pas eu le cran ou l’argent suffisant pour arriver illégalement jusqu’ici ou ont vainement rempli une demande de visa de travail. Peu importe l’hypocrisie insoutenable qu’il y a à dire « maintenons les frontières fermées aux travailleurs étrangers, camarades » d’une main et « aucun homme n’est illégal » de l’autre.

Nombreux sont pourtant les indicateurs plaidant qu’une ouverture à la migration de travail permettrait de contribuer à résoudre les difficultés que notre société vieillissante n’a fait encore qu’effleurer. Pour ce faire il faudra oser parler visa, emploi, quota peut-être. Difficile. Mais indispensable. Avoir une politique économique en matière migratoire, ce serait être honnête avec les autochtones comme avec les migrants ; ce serait permettre que ceux-ci puissent venir sans avoir à se déguiser ; ce serait assumer un discours qui prône l’ouverture comme solution, au-delà du repli identitaire comme du repli de classe. Entre une droite qui cède à la tentation de surfer sur les peurs les plus basses, une gauche qui ne s’intéresse aux étrangers que lorsqu’ils arrivent ici et représentent une force électorale à terme, et un centre dont personne ne comprend vraiment ce qu’il pense, on attend les hommes et femmes d’État prêts à affronter l’opinion publique pour dépasser le populisme des uns et la démagogie des autres.



Catégories :Articles & humeurs

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