Même pas peur

Billet radio pour la Première (RTBF), 17 avril 2012 – Ecoutez le podcast

Je ne sais pas pour vous, Marie-Laure, mais moi, il y a des jours où habiter dans un pays qui ne vit qu’au fil déprimant de ses faits divers, ça m’épuise.

L’insécurité est revenue sur le devant de la scène par la plus dramatique des manières. Un homme en a frappé un autre, et cet autre homme en est mort. Mais à vrai dire, l’insécurité, cela fait longtemps que les travailleurs de la STIB, les usagers et bon nombre d’habitants vivent avec. L’insécurité et surtout son inséparable compagnon, le sentiment d’insécurité. Le sentiment d’insécurité, c’est ce truc fantomatique qui vous accompagne un peu partout, qui vous flotte autour comme un halo invisible, mais que vous ne ressentez en général que lorsque vous vous êtes senti au moins une fois en danger. Le sentiment d’insécurité, il vous fait baisser les yeux et garder un visage fermé. Il vous rend fuyant envers tout ce qui pourrait vous adresser la parole dans le tram, mendiants et petites vieilles compris. Il est insidieux, impalpable et pour tout dire un peu lâche, puisque ce n’est pas vraiment de l’insécurité ; c’est la sourde appréhension de tous les problèmes, toutes les agressions possibles dont vous pourriez être victime, et dont vous préférez vous préserver dans la bulle de votre journal ou de vos pensées.

Ne soyons pas hypocrites ni angélistes : on peut se féliciter qu’il y ait davantage de policiers pour la STIB. Oui, cela rassure. Oui, cela dissuade. Oui, c’était nécessaire. Mais immédiatement après, survient le malaise. Car intellectuellement, socialement, il y a tout de même un problème à ne traiter l’insécurité comme si c’était juste… de l’insécurité. Comme si c’était une migraine à faire disparaître avec de l’aspirine, ou une tâche de graisse à frotter à coup d’éponge.

Le réflexe est humain : pour combattre l’insécurité, on se met spontanément et intuitivement à la place de la victime – en l’occurrence, ce superviseur de la STIB mort alors qu’il faisait son travail. C’est par empathie pour la victime, et pour se sentir soi-même mieux protégé, qu’on a envie de voir du bleu dans les rues, des caméras de surveillance, des portiques dans les métros.

Maintenant, faisons un exercice un peu plus délicat, mais tout aussi nécessaire : nous mettre à la place de l’agresseur. Eh bien oui, il ne sort pas d’un film de gangsters, cet agresseur. Tuer un homme n’était sans doute pas davantage dans ses projets de la journée que dans les miens. C’était un jeune homme de 28 ans, prénommé Alexandre, à peu près sans histoire jusqu’au matin brumeux où il a donné son coup de poing mortel. Il a ôté une vie, plongé une famille dans un deuil horrible, et plongé la sienne dans une douleur sans nom. Bien sûr, nous n’avons pas tous les détails. Mais on en sait assez pour ne pas éluder « la » vraie question : qui jurerait n’avoir jamais failli sortir de ses gonds lors d’une altercation en ville ? Qui jurerait n’avoir jamais eu envie de sortir de sa voiture pour encastrer le gars qui vous a fait une queue de poisson ? Qui pourrait jurer ne jamais s’être senti en danger ou insulté au point qu’il se sente obligé de réagir ? Quel conducteur de bus, exaspéré par les petites insultes d’une journée, ne pourrait pas lui aussi péter les plombs ?

Il faut oser le dire : oui, beaucoup d’entre nous auraient pu se retrouver à la place d’Iliaz, victime d’un coup de poing assassin. Mais plus d’un parmi nous aurait pu aussi se retrouver à la place d’Alexandre, en train de se morfondre dans une cellule insalubre à Forest parce qu’il a gâché plusieurs vies en quelques secondes, la sienne inclue. C’est cela qu’il faut amener au-devant de la scène. Et c’est cela qui est éludé lorsqu’on se contente de mettre du bleu dans les rues parce que ça décharge chacun d’entre nous de sa responsabilité potentielle, en nous faisant croire que le monde se divise simplement entre agresseurs et victimes. Eh bien non : le monde est un jeu de rôle en forme de chaises musicales, dans lequel aucun d’entre nous ne peut préjuger du rôle qui sera le sien demain. Nous pouvons combattre l’insécurité avec quelques policiers, caméras et portiques, ne le nions pas. Mais pour combattre le sentiment d’insécurité, ce n’est pas cela qui fera la différence.

Il faudra plutôt se demander ce qui peut bien faire qu’on devienne hystérique au volant comme si notre honneur ou notre virilité était en jeu à chaque priorité de droite.

Il faudra que les gens apprennent se regarder dans le bus avec un peu de bienveillance gratuite et non comme des ennemis potentiels.

Il faudra que les parents apprennent à leurs enfants à respecter le travail des autres, notamment le labeur pénible de ceux qui se calent toute la journée derrière un poste de commandes.

Bref, pour combattre le sentiment d’insécurité, Marie-Laure, il faudra peut-être accepter que chacun de nous est une partie du problème.



Catégories :Chroniques Radio

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1 réponse

  1. « qui jurerait n’avoir jamais failli sortir de ses gonds lors d’une altercation en ville ? Qui jurerait n’avoir jamais eu envie de sortir de sa voiture pour encastrer le gars qui vous a fait une queue de poisson ? Qui pourrait jurer ne jamais s’être senti en danger ou insulté au point qu’il se sente obligé de réagir ? »

    Moi.

    Je suis loin d’être un calme. Je suis un passionné, un esprit « chaud ».

    Mais jamais, jamais je n’ai été jusqu’à la violence (même verbale).

    La raison est simple: mon éducation m’a donné le minimum d’intelligence nécessaire pour comprendre et analyser une situation.

    Je ne suis pas Alexandre et je ne serai probablement jamais à sa place. Car, oui, je suis trop intelligent. Et on ne le dit pas assez: les gens qui s’emportent, qui frappent, qui tuent sont bêtes. Au sens primal du terme. Des bêtes.

    Certains ont même des diplômes d’ingénieur ou de médecin. Il n’en reste pas moins bêtes.

    Et il n’y a qu’une seule solution: l’éducation. Accepter d’appeler un chat un chat. La bêtise se soigne. Mais avant de soigner, il faut accepter le diagnostic.

    Quand des milliers de personnes hurlent la haine le poing tendu au nom de la bêtise et qu’on me dit « il faut les comprendre », je réponds: « non, il faut leur donner une éducation ».

    Mais, malheureusement, il y a plus de gens bêtes. Et ils votent. Politiquement, la bêtise est du pain béni en démocratie…

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