L’extrême droite, produit à assimiler ou à intégrer ?

Humeur – 27 avril 2012 

Deux événements politiques apparemment sans aucun lien ont marqué cette semaine.

Le premier ce sont les 17% atteints par Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle française, et la course effrénée des deux candidats restants – surtout un – pour en conquérir les électeurs.

Le second, ce sont les difficultés de Bart De Wever, candidat bourgmestre à Anvers, à gérer le « produit » Vlaams Belang, dont il pompe allégrement l’électorat tout en excluant toute alliance, se repliant sur le caractère ouvertement xénophobe de cette formation.

MM. De Wever et Sarkozy partagent le fait d’armes d’avoir, en leur temps, siphonné l’électorat de l’extrême droite et de s’en revendiquer, se félicitant d’avoir ramené des brebis égarés vers le vote démocrate. Quitte au passage à brouiller quelques lignes – car en politique contemporaine comme en physique de Lavoisier rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

De la physique à la sociologie, on pourrait tourner le débat dans des termes similaires à ceux qu’on utilise en questions d’intégration des migrants. En effet, quand on évoque la question des étrangers, un débat courant survient entre ceux qui estiment qu’il faut assimiler les nouveaux arrivants en les pliant à une soi-disant homogénéité de la société, et ceux qui plaident pour une vision intégrée acceptant l’idée que le métissage forme un ensemble un peu différent de celui d’origine. Mutatis mutandis, on pourrait tenter un raisonnement du même genre sur les idées et partis d’extrême droite : faut-il les assimiler ou les intégrer ? L’électeur FN ou Vlaams Belang est-il à l’envi recyclable, récupérable, retraitable dans un parti démocratique ? Et si oui, faut-il s’en féliciter grassement comme Bart ou Nicolas, ou en agiter la peur jusqu’à en faire son beurre comme la gauche politiquement correcte ?

Evidemment, lors d’opérations de récupération de ce genre, on tente à chaque fois de distinguer le parti extrémiste de ses électeurs ; cela conduit à expliquer que le militant FN ou Vlaams Belang ne sait pas vraiment ce qu’il fait, est victime de la crise, est une brebis égarée à récupérer…  Il n’est pas sûr qu’un tel infantilisme puisse se voir couronné de succès, car il nie la liberté de conviction de tout électeur, en ce compris celle de nourrir des idées xénophobes et imbéciles en toute connaissance de cause. Mais surtout, il y a peut-être un danger à isoler à ce point un vote, un électeur d’une part et les idées du parti sur lequel se porte leur choix d’autre part. La NV-A et l’UMP s’imaginent-ils qu’ils peuvent récupérer de tels électorats sans s’abandonner à une partie de leurs idées ? Est-ce que le fait de traiter des sujets tabous comme l’immigration et la sécurité suffira à diminuer cet électorat ? Ou faudra-t-il aussi en parler comme le font les franges extrémistes ? Bref : quel est le prix à payer pour réconcilier la démocratie dans ce qu’elle a de plus beau et les petites peurs des électeurs dans ce qu’elles ont de plus bas ?

On n’est pas encore sûr des réponses à donner à ces questions. Mais on a l’impression qu’il y a tout de même, à ce stade, quelque chose à souligner dans les filigranes de ce débat. Le non-dit de cette discussion, c’est que nous avons besoin de limites pour nous structurer, et que cela concerne aussi nos idées. Avoir dans notre paysage des fondamentalistes, des extrémistes, est non seulement inévitable, mais est quelque part également nécessaire pour nous indiquer des bornes, nous aider à nous définir positivement, au départ de ce qu’on n’est pas : c’est toujours rassurant d’avoir quelqu’un à son extrême droite, à son extrême gauche, ou quelqu’un de plus conservateur dans son idéologie ou sa religion. Cela permet de défendre une ligne avec le minimum d’ouverture nécessaire, et de refuser d’appartenir à des groupes radicaux qui veulent à tout prix transformer le réel exactement comme ils l’ont rêvé, et non comme il est possible de le changer avec la réalité des autres individus. Il n’est donc pas sûr qu’un monde où tout le monde pense de la même manière, avec des extrêmes droite et gauche à 0 %, avec des courants religieux sans courants, serait forcément un monde merveilleux ; il s’approcherait plutôt du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Car on serait alors, sans doute, dans une société totalitaire, au sens que Hannah Arendt a donné à ce mot, un monde si intégré sur lui-même qu’un seul principe de légitimité prévaut, qu’un seul courant de pensée a fini par envahir toutes les strates de la société.

On se dit donc qu’il faut mieux avoir des lignes qui tanguent que plus de lignes du tout… Et puis, perdu dans nos idées, on note que, cette semaine aussi, on a entendu Amnesty International, à qui on achète gentiment une bougie pour soutenir les prisonniers politiques chaque 10 décembre, estimer qu’on heurte les droits humains en prohibant par la loi ces prisons volontaires que sont les burqa et les niqab. Et on se dit que décidemment les lignes bougent, pour le meilleur comme pour le pire.



Catégories :Articles & humeurs

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2 réponses

  1. tu es la « zulficar » de notre société ! continue ! à samedi, Michel E-L

  2. La question est partielle : j’y ajoute un troisème membre : (il faut )combattre l’extrême droite !

    Foin de nuances : voter Le Pen , c’est être extrémiste, exclusif, simpliste : la fonction du « bouc émissaire », origine de nos problèmes, donc son élimitation = solution de nos problèmes…a des références historiques.

    Si nous respectons la personne, nous ne devons pas nous interdire de lui dire ce que son vote dit…

    Mais les démocrates ont aussi une obligation de résultat au delà du verbe.

    a+

    Bernard Halleux

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