Meurtre symbolique d’un oncle d’Amérique

Billet radio pour la Première (RTBF), 6 novembre 2012 – Ecoutez le podcast

Et vous, Olivier, êtes-vous plutôt Obama ou Romney ?

Vous êtes plutôt Obama, comme à peu près tout le monde en-dehors des Etats-Unis. En Europe en particulier, où le président américain représente depuis quatre ans la modélisation métissée et mondialisée du rêve américain à la portée de tous, l’Amérique comme on la voudrait, héros moderne nobélisé symbolique contre toute logique. En politique le contexte où se pose un candidat est aussi important que sa personnalité ; en France un candidat aussi mollement normal que François Hollande n’a eu sa chance que parce qu’il était le meilleur produit de contraste d’un Sarkozy vu comme agité, excessif et incontrôlable. Dans des élections aussi personnalisées qu’une présidentielle, le contraste est un facteur essentiel. En 2008, Barack Obama est apparu comme l’anti George W. Bush, et tous les traits de caractère qui auraient pu lui barrer la route en d’autres temps lui ont au contraire servi.

Ce qu’il faut vraiment interroger ici, c’est notre propre relation aux Etats-Unis. Regardez-nous : nous sommes tous au taquet sur cette élection, nombreux sont ceux qui n’iront pas dormir avant 3h du matin lorsque nous saurons dans quelle escarcelle tomberont les 18 sièges de l’Ohio. Bref, nous nous préoccupons bien plus d’eux qu’ils ne se préoccupent de nous, et pas seulement parce qu’il s’agit de la première puissance du monde. Nous, Européens, avons un rapport torturé avec les USA. Cela fait à peu près 60 ans que ça dure. Depuis la libération, le plan Marshall – le vrai -, les Trente Glorieuses, le déferlement du la technologie et de la culture américaines, ce tourbillon qui fait qu’encore aujourd’hui l’immense majorité de ce qui se déverse sur nos écrans ou dans nos oreilles est anglo-saxon de nature ou d’influence.

Bref, les yankees nous ont envahis pacifiquement après nous avoir libérés et c’est librement que nous avons accepté cette invasion culturelle. D’abord parce qu’elle nous protégeait de l’incursion nettement plus invasive et moins confortable des chars soviétiques ; ensuite parce que cette présence de l’Oncle Sam avait tous les atours du retour de l’enfant prodigue. Au fond, les Etats-Unis sont philosophiquement et politiquement le fruit lointain de conceptions européennes de la liberté portés par des migrants fuyant le conservatisme, les guerres de religion ou la misère d’une Europe recroquevillée sur elle-même. La réussite des Etats-Unis, c’était la confirmation que les libertés individuelles laborieusement établies par les Européens au cours des siècles pouvaient prendre racine sur un terrain vierge, dépouillé des pesanteurs de l’histoire européenne, de ses guerres et de ses inextricables bourbiers de langues, de religions et de cultures (il suffisait juste d’à peu près nettoyer ledit territoire de ses habitants d’origine et d’oublier pour un ou deux siècles que les Noirs étaient des hommes, mais ne nous arrêtons pas ici sur ces détails). Aujourd’hui encore, il y a de ça dans l’inconscient collectif : l’Amérique, pour nous Européens, c’est notre deuxième chance par procuration. Notre deuxième boule au flipper. Notre crise de la quarantaine vaincue. L’enfant qui a mieux réussi que ses parents et en arbore l’insupportable mais irrésistible arrogance. Ce qui nous énerve ce n’est pas l’invasion mais notre propre consentement à celle-ci et le fait que leur réussite nous renvoie aux impasses d’une Europe qui, aujourd’hui encore, se bat contre sa malédiction de la tour de Babel et s’avère incapable de se construire sans se mettre perpétuellement au pied du mur.

Et pourtant, tout n’est pas rose outre-Atlantique. Le rêve américain ne serait pas un rêve si tout le monde y avait accès, il faut des losers pour qu’il y ait des winners, et surtout la violence y bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle par la peine de mort et la liberté du port d’armes. Malgré ses prodigieux atouts, l’enfant prodigue a ses parts d’ombres qui n’ont rien à envier aux querelles du vieux continent. Le balancement  européen perpétuel entre fascination et diabolisation signifie surtout une chose : l’ignorance protège de la nuance. Les USA sont devenus notre cinéma. Ils nous dépeignent le bien et le mal avec tant de candeur que nous leur envions leur manichéisme, notre rêve binaire perdu.

Obama, c’est l’Amérique qu’on aime aimer ; Romney, c’est celle qu’on aime détester. Dans les deux cas, c’est naïf, caricatural et c’est le reflet d’un lien de dépendance. Nous vivons par procuration la vie américaine, ce qui nous renvoie à ce que nous sommes devenus : un continent fait de nations vieilles et sans projet, engoncées dans les lambris de salons dont nous pensons encore que les lumières pâlissantes éclairent le monde. Lorsque nous aurons fini de nous extasier sur cette élection comme sur le dernier blockbuster, nous devrions enfin nous pencher sur cette carence. Ce jour-là et ce jour-là seulement serons-nous parvenus à symboliquement tuer cet Oncle Sam qui nous a si bien sauvés et dont nous sommes pourtant condamnés à nous affranchir. Pour son bien comme pour le nôtre.

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Catégories :Chroniques Radio

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1 réponse

  1. Une vision décalée des sons de radio habituels. J’apprécie beaucoup votre phrase « Le balancement européen perpétuel entre fascination et diabolisation signifie surtout une chose : l’ignorance protège de la nuance. » Au-delà de la belle plume, il y a ce message encourageant à nous faire prendre de la distance. Sans doute, ne faut-il plus lire les journaux (comme nous le conseillait Michel Serre lors d’une de ses conférences)… Mais où faut-il chercher les bonnes sources si on veut se faire une opinion qui a bien décortiqué l’emplâtre médiatique global ? Sinon dans les blogs comme ceux-ci ?
    Au plaisir de lire votre prochain article…
    Inês Mendes

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