La multiplication des pains (au chocolat)

Billet radio pour la Première (RTBF), 27 novembre 2012 – Ecoutez le podcast

La politique hexagonale, pour nous Belges, est une sorte de tableau de Mendeleïev ; on y trouve à l’état pur les éléments qui, chez nous, sont perpétuellement à l’état composite par le jeu des coalitions. C’est culpabilisant lorsque les Français parviennent à réaliser des alternances démocratiques avec un brio que nous ne pouvons qu’effleurer. C’est rafraîchissant lorsque ces républicains si distingués et pétris du sens de l’Etat se compromettent dans des guerres de chiffonniers avec une violence qui laisserait pantois jusqu’au plus indiscipliné des colleurs d’affiches du FDF ou de la NVA.

Il y a deux constats à tirer du psychodrame actuel de l’UMP.

D’abord, cela rappelle combien la politique est avant toute chose un rapport de forces empreint d’une violence jugulée, enfermée, canalisée mais toujours bel et bien présente et qui se rappelle au souvenir de tous en temps de crise comme le diable jaillissant d’une boîte soudain devenue trop étroite. La politique institutionnelle, celle des partis, n’est que le moyen trouvé par la modernité pour lutter pour le pouvoir sans lever des milices ou sans se frapper à coups de dague dans le dos. Les règles du jeu démocratiques sont essentielles, surtout si elles sont déterminées in tempore non suspecto parce qu’elles servent d’assises à la légitimité des gouvernants. Lorsque le cadre tangue, que les règles deviennent incertaines face à la réalité, le naturel du politique revient au galop et sa violence apparaît dans un jour surprenant. Que de noms d’oiseaux depuis une semaine, que de nervosité parce que chaque camp se sent porteur d’une autre légitimité que l’autre et estime qu’il va se faire voler sa victoire. On est peu de choses.

Ensuite, et contrairement aux apparences, ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas une simple question de personnes : nous sommes en présence d’un combat idéologique. Si cette élection avait clairement donné plusieurs milliers de voix d’avance à l’un ou l’autre candidat, elle n’aurait pas donné lieu au Vaudeville que nous connaissons. Au-delà du poids des mots, du choc des égos, des mesquineries humaines que ce scénario dévoile, c’est bel et bien le constat d’un parti coupé en deux, idéologiquement parlant, qui est la première cause du chaos. C’est d’abord une fracture idéologique entre plusieurs droites, entre des tendances qui sont restées solidaires durant dix années de pouvoir, et que le charisme du chef et l’énergie d’un Sarkozy avait su provisoirement conjuguer. François Fillon, c’est la droite traditionnelle, classique conservatrice, un peu vieille France, centriste et humaniste. Jean-François Copé, c’est la droite dynamique, moderne, offensive mais aussi décomplexée, qui n’a pas peur de jouer la carte de l’identité menacée quitte à agiter le fanion de la peur de l’invasion. La fameuse anecdote du pain au chocolat est révélatrice ; vraie ou pas, elle met en scène le schéma du petit Français sommé de se plier aux traditions venues d’ailleurs. Le message était que des coutumes comme le ramadan auraient dépassé le stade des particularismes individuels qu’on peut accepter au titre de la liberté de religion puisqu’elles seraient parvenues, à force de laissez-faire et d’échec de l’intégration, à enfreindre la liberté des autochtones.

Quoiqu’on pense de ce dernier point, il faut tout de même faire un constat : M. Copé a réussi sa campagne et réalisé un score nettement supérieur à ce qui était estimé. Ce discours offensif et identitaire a donc marqué les militants, et c’est cela le véritable fait de cette élection, comme le confirme par ailleurs l’arrivée en tête de la motion « la France forte ». Cela confirme que la droite française ne sortira pas de son auberge espagnole seulement en se désignant un leader, mais aussi en clarifiant ses axes : faut-il jouer le centre ou la droite de la droite ? Faut-il faire du Sarkozy de 2012, celui qui a radicalisé la dernière ligne droite – très droite – de sa campagne sur les conseils de Patrick Buisson ? Ou faut-il faire du Chirac de 1995, rassembleur au centre, se gargarisant de fracture sociale ou de la diversité de la France ? Après tout, le Sarkozy de 2007 a gagné parce qu’il avait réussi une singulière synthèse entre ces deux courants, alors que celui de 2012 a perdu en surinvestissant sur la peur. La droite française n’échappera pas à son inventaire.

A vrai dire, cette querelle illustre une tendance de fond. En ces temps troublés le radicalisme est à la mode, à gauche comme à droite, et il se nourrit d’ennemis contre lesquels se construire. A la gauche de la gauche, ce seront les marchés, la finance, les banques, les riches. A la droite de la droite ce seront l’étranger, le chaos, le désordre. Des ennemis certes bien moins clairement identifiés que ne pouvaient l’être les totalitarismes des années 30. Des ennemis intérieurs, insaisissables, mais qui ne sont que les agents d’un populisme rampant éludant la complexité des enjeux. Des ennemis dont chaque électeur devrait se demander sereinement, avant de foncer sur un chiffon rouge ou sur un pain au chocolat : « Mais au fond, sérieusement… de quoi me parle-t-on ? »



Catégories :Chroniques Radio

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3 réponses

  1. L’homme nouveau n’est que la vieille bête qui est restée inchangée depuis les troglodytes.

    C-G. Jung

  2. Etant de gauche si j’avais mot à dire je prendrais le parti de Fillon, mais je ne suis même pas Française …
    Cette droite radicale qui partout fleurit a pourtant l’art de m’irriter au plus haut point, elle est l’essence de tous les dangers, comme jadis dont on prétend ne plus jamais vouloir …

  3. Rappelons-nous Churchill en 1940 : « je vous offre du sang et des larmes : » Il a sauvé l’Angleterre et nos vieilles démocraties, et a perdu les élections en 1945…Versabilité des peuples…ils demandent toujours de désigner un ennemi…Comme les enfants : ce n’est pas ma faute, c’est la faute à…(chacun pourra compléter, selon les sujets, ses opinions)…Pour notre confort, il faut trouver des victimes expiatoires..

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