Mourir peut nuire à la santé (des autres)

Billet radio pour la Première (RTBF), 4 décembre 2012 – Ecoutez le podcast

mourir-tue_designLe 1er décembre dernier c’était la journée mondiale de lutte contre le SIDA. Depuis que les malades du virus HIV peuvent se soigner efficacement, la prévention est difficile à vitaliser et à dynamiser. Mais plus largement, on peut observer une recomposition du message préventif en général. Pour toutes les infections qu’un dépistage pourrait aider à soigner ou pour tous les comportements dangereux comme le tabac ou la voiture, les campagnes de prévention hésitent perpétuellement entre message coup de poing, moralisme, bienveillance et culpabilisation. A bien y regarder on peut identifier trois phases distinctes.

D’abord, il y a eu une phase de culpabilisation individuelle : Vous fumez ? Vous allez mourir. Vous roulez rond comme une queue de pelle ? Vous allez mourir. Vous vous envoyez en l’air sans parachute, vous partagez vos seringues ? Vous allez mourir. Vous ne vous faites pas dépister ? Vous allez mourir. Etc. Le lien entre la cause à combattre et le public-cible est direct, le message a la simplicité binaire d’un cours de catéchisme – et telle est bien sa limite. Ce type de campagne se révèle insuffisante à percer la carapace de l’individualisme. La grande conquête de la modernité, c’est tout de même la liberté, l’autonomie, le droit de faire ce que nous voulons, en ce compris nos erreurs, nos vices, le droit de prendre les risques que nous souhaitons. Depuis mai 68 en particulier, nous prenons instinctivement de haut tous les messages consistant à nous dire « ce n’est pas bien » avec le gros doigt réprobateur de la tradition, de la famille ou de l’église. Il est devenu de bon ton de manifester sa propre liberté en contestant l’ordre établi comme le premier adolescent venu, celui qui confond liberté et personnalité grâce au jeu débordant de ses hormones bouillonnantes. Je fume, je roule vite, j’ai une vie de débauche, et donc je suis libre – et d’ailleurs le simple fait que je prenne des risques prouve que je suis plus en vie que les autres, ceux qui stagnent mollement dans leur zone de confort.

Puis nous avons eu la deuxième phase de prévention, qui tire les leçons de la première. Elle consiste à dire : ok, vous faites ce que vous voulez de vous-mêmes, d’accord. Mais vous mettez aussi en danger les autres, et ça même l’individualisme contestataire le plus pur ne peut le justifier. Ici, la technique est de tenter de sensibiliser autrui au fait qu’on n’est pas tout seul et que, contrairement aux apparences, votre comportement destructeur ou votre insouciance peut faire d’autres victimes que vous-même. Ainsi le tabagisme passif fut-il l’argument décisif de lutte contre le tabagisme actif, dans tous les lieux où fumeurs et non-fumeurs se croisent. Ainsi le virus HIV devint-il un  enjeu de responsabilité individuelle, celle qu’on prend avec chaque partenaire de se protéger, non pour soi-même mais pour l’autre. Ainsi apparut Bob, notre copain imaginaire chargé d’arracher le volant de nos brumes éthyliques pour nous éviter de tuer d’autres usagers de la route. Phase efficace, parce qu’elle prend à revers notre réflexe individualiste : ce qui garantit notre liberté c’est que nous ne mettions pas en danger celle des autres. Mais phase qui ne convainc pas encore tout le monde.

De là, sans doute, la troisième phase dans laquelle me semble-t-il nous sommes en train d’entrer. Elle consiste à revenir à la logique individualiste mais à en tirer toutes les conséquences en frappant là où ça fait le plus mal : sur les êtres qui nous sont proches, et non plus sur des inconnus ou sur des principes abstraits de sécurité ou de morale. Ce sera ce spot télé où le téléphone sonne en pleine nuit chez des parents ; ce seront ces publicités radio où une voix de jeune fille murmure un « Penses-y. Ta santé j’y tiens, moi ! » qu’on devine adressé à un père pour que celui-ci consente à l’inconfort d’un examen de la prostate. Autrement dit : votre sort ne concerne pas que vous, mais aussi vos proches, et vous avez la responsabilité de rester en vie non pas pour vous-même, mais pour eux. C’est un message puissant parce qu’il recadre l’individu dans le maillage social et solidaire qui est le sien. C’est l’argument-massue définitif contre l’individualisme-roi. Si vous mourez parce que vous fumez, roulez trop vite ou n’allez pas vous faire contrôler, en vous disant que c’est seulement votre problème, vous n’êtes pas seulement un pauvre idiot mais aussi un gros égoïste.

Evidemment, il y a quelque chose de troublant là-dedans, peut-être un signe de notre époque. Comment se fait-il que le rappel que nous pouvons blesser ceux qui nous sont chers par notre éventuel trépas a tendance à nous sensibiliser davantage que la mort ou les souffrances à laquelle on s’expose elles-mêmes ? Est-ce parce que la souffrance qu’on cause aux autres est, elle, impossible à éluder ? Ou est-ce simplement parce que l’homme moderne est si imbu de sa liberté ou de son sentiment de toute-puissance que ce n’est que par le regard de l’autre qu’il se rappelle, de temps à autres, son humble condition de mortel ?



Catégories :Chroniques Radio

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2 réponses

  1. Bonsoir François, et pour poursuivre la réflexion sur notre individualisme, un numéro entier du magazine littéraire, qui vient de sortir, consacré à ce que la littérature sait de l’Autre. http://www.magazine-litteraire.com/sites/magazine-litteraire.com/files/imagecache/parution_image_portrait_block/couv/mensuel/526.jpg Bonne lecture ! Bises Myriam

  2. Quid de ces vies qui s’éternisent au point de déranger les jeunes vivants ? De ces vieux de n’avoir pas assez vécu dangereusement qui croupissent aux mouroirs des homes déguisés en hall d’attente fleuris pour faire bien ? A tout prendre je préfère vivre peu, mais vivre mieux égoïstement …

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