Le jour où la machine accorda un penalty

Chronique pour l’Echo, 22 juin 2018

Russie, France-Australie, samedi 16 juin 2018, 58ème minute. L’instant est historique. Pour la première fois dans l’histoire de la Coupe du Monde, une décision arbitrale a été prise grâce au recours au VAR (video assistance referee). Dommage pour les Australiens, bonne pioche pour les Bleus : une faute discutable mais réelle, non vue par l’arbitre sur le terrain mais dénoncée impitoyablement par la caméra, a fait basculer le cours d’un match. Une voix signale à l’oreillette de l’arbitre « Nous on trouve qu’il y a faute, va voir », l’arbitre se rend devant un écran placé dans une alcôve à ciel ouvert, il examine les images sous la pression du monde entier, et il fait ce que toute personne serait contrainte de faire : obéir à l’écran. Car les images figent l’instant, le geste en l’isolant de son contexte, et sa réalité devient brute, imparable.

Davantage qu’un progrès technologique, c’est une transformation métaphysique. Car l’un des charmes du football réside dans le fait qu’en principe, une faute n’est pas d’emblée… une faute : elle ne l’est que si l’arbitre en décide ainsi. Une faute n’est pas qu’un geste technique ou une maladresse : c’est d’abord une intention. Dans les débats de troisième mi-temps entre sélectionneurs du dimanche, tout tourne autour de l’intention : tel joueur a-t-il joué l’homme ou le ballon ? A-t-il fait de l’obstruction délibérément ? Cette main était-elle là pour dévier le ballon, ou est-ce le ballon qui a foncé sur la main ? La marge d’interprétation ouvrait certes la possibilité d’erreurs manifestes d’arbitrage, mais elle constituait aussi le flou artistique sur le plan duquel le jeu se déploie. Les acteurs qu’étaient les joueurs, dès lors, ne faisaient pas simplement de la technique, mais de l’art. Le football n’était pas seulement un terrain de jeu, mais un théâtre. Comme un opéra, un match de football est un série de tableaux à plusieurs lectures. Ce grand écart est possible parce que le football, comme tous les sports, est du registre de l’incertitude, de la contingence, bref de la métaphysique. Le VAR, c’est l’équivalent de Vatican II : une sécularisation qui peut peut-être sauver le culte en prévenant l’une ou l’autre injustice, mais qui peut aussi achever d’en dissoudre la magie.

On retiendra que, par une amusante ironie, c’est la première Coupe du Monde se jouant depuis des décennies sans les Italiens – réputés les plus infatigables drama queen du gazon – qui aura vu le triomphe de la machine sur l’art. Après tout, c’est peut-être mieux comme ça.



Catégories :Articles & humeurs

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