Et si le covid-19 changeait notre rapport au travail ?

travail défiLa fête du travail, c’est l’occasion de rendre hommage à toutes celles et ceux dont l’activité a permis, depuis des semaines, à notre pays de traverser cette crise du covid-19. C’est aussi l’occasion de se demander si ce n’est pas sur ce qu’est le travail précisément, que cette crise aura l’impact le plus durable.

L’un des effets de la crise du covid-19 sera, peut-être, de changer pour de bon la perception du mot « travail » et de ce qu’on y place.

D’une part parce que dans cette crise, ce sont les invisibles qui ont été mis en valeur. Ceux dont l’activité est indispensable à ce que la société tourne : aide-soignants, infirmières à domicile, mais aussi caissières, facteurs, nettoyeuses, éboueurs… Sans oublier les policiers, pompiers, agents de la sécurité civile, etc. Ces métiers d’ordinaire peu visibles sont aussi les moins considérés salarialement et socialement. Or chacun peut voir que la société ne peut pas tourner sans eux.

D’autre part parce qu’un grand nombre d’autres, contraints et forcés, ont dû prendre au bond la balle du télétravail, qui s’est ouvert de nouvelles perspectives depuis des semaines. Il n’est pas certain, après le déconfinement, que nous soyons tous aussi motivés à braver une heure de transports en commun ou d’embouteillages pour une autre heure de réunion que l’on pourrait passer chez soi. Il est à parier que le travail à domicile vient de prendre une place qu’il ne cèdera plus. Et au fond, pourquoi pas ?

Enfin, ce temps met rudement à l’épreuve celles et ceux dont le travail s’est tout simplement arrêté : cafetiers, restaurateurs, artistes, commerçants. Certains rebondiront, d’autres auront besoin de toute la solidarité du pays.

Dans l’intervalle, c’est la notion de travail elle-même que nous devons revisiter.

Le saviez-vous ? Le mot « travail » vient du latin tripalium désignait un instrument formé de trois pieux auquel étaient attachés les animaux à ferrer ou… les esclaves à punir.

Le travail que l’on fête aujourd’hui a toujours été à la fois valorisé et méprisé. Il est associé le plus souvent au labeur, à une aliénation maudite dont il faut se libérer. Cela remonte à loin. Jusqu’à Adam, qui aurait été condamné au travail et au labeur depuis son exil du jardin d’Eden, le jour où Êve la pécheresse lui fit croquer la pomme de la connaissance. Le travail, synonyme de douleur dont les plus utopistes pensaient que la technologie nous libérerait complètement.

Convenons-en, le travail a changé de nature, et toute idéologie mise à part, la technologie a permis bien des libérations, tout en créant d’autres asservissements. Dans les pays industrialisés, l’emploi industriel et agricole, dans la foulée de la mécanisation, a cédé un terrain immense aux emplois secondaires et tertiaires. Les services, en ce compris non-marchands, tiennent le haut du pavé dans les sociétés développées. Sur le plan sociologique, également, les citoyens ont développé depuis deux cents ans une « vie intérieure » et privée, des aspirations propres, bref une liberté de jouir de la vie qui n’était l’apanage auparavant que de quelques favorisés – et ce, pêle-mêle, grâce aux droits de l’homme, à la révolution industrielle et aux progrès sociaux du 20ème siècle, au premier rang desquels figurent la limitation du temps de travail, les retraites et les congés payés.

Nous restons néanmoins toujours une civilisation basée sur le travail. Plus exactement, notre société repose sur un contrat social précis que le temps et ses conflits ont dessiné comme suit : en principe tout le monde travaille selon ses capacités, chacun reçoit selon ses mérites, et la société pourvoit aux besoins des plus démunis, la solidarité de l’Etat étant rendue possible par la redistribution des moyens auxquels tous les citoyens contribuent en fonction de leurs revenus. Bien sûr, selon les idéologies en présence, les hommes politiques et les partis souhaiteront déplacer le curseur : plus ou moins de redistributions, plus ou moins de contributions… Mais plus personne ou presque ne remet en cause le schéma lui-même. Car après avoir essayé bien des modèles, bien des totalitarismes, bien des impasses, on en revient là : pour redistribuer de la richesse il faut tout de même bien la produire. Et pour la produire il faut que les hommes et des femmes travaillent. La seule autre alternative viable, mais recalée elle aussi par l’histoire, est que les nations aillent faire la guerre à leurs voisins pour se développer par la force. Si la construction européenne a tant investi sur le libre-échange, c’est en raison de la conviction forte que des individus et des pays qui travaillent et commercent entre eux n’ont plus de raisons de se faire la guerre.

Mais voilà. En développant nos mondes intérieurs, nous avons fait naître en nous des désirs, des aspirations qui rentrent de moins en moins dans les cases habituelles de ce que l’on nomme « travail » : celui-ci s’était dessiné dans les mondes médiévaux et industriels comme une activité laborieuse et répétitive, dont le seul bénéfice supposé est le revenu et non l’éventuel épanouissement ou plaisir amené par son accomplissement en tant que tel. La donne change dès le moment où, comme individus reconnus juridiquement et développés par l’éducation, nos envies se déterminent par nos personnalités propres et par ce que le monde extérieur nous renvoie comme possibilités pouvant se réaliser. Il est dès lors naturel que la plupart des jeunes gens se voient rock star ou footballeur plutôt qu’ouvriers agricoles ou caissières. Tous ne seront pas rock stars. Mais de moins en moins se voient néanmoins ne pas accomplir un métier dans lequel ils peuvent se reconnaître, se réaliser, trouver une forme de reconnaisance ; un métier par lequel ils peuvent identifier la plus-value qu’ils constituent pour eux-mêmes ou pour la société.

De fait, la fin prévisible de l’ère industrielle met les Occidentaux devant les responsabilités de leur liberté individuelle: jadis les gens n’avaient pas le choix, ils devaient aller à l’usine ou descendre à la mine. Et comme tout le monde y allait, et qu’il n’y avait pas grand-monde à envier, on ne se posait pas trop de questions sur ce qu’on voulait faire de sa vie. Aujourd’hui, le monde du travail est celui de l’imagination et de l’introspection : se connaître soi-même et comprendre le monde dans lequel nous sommes est la clef – le succès des coachings en est l’authentique illustration. Pour lancer une entreprise, vous devez en général spéculer sur les besoins ou aspirations de la société qui pourraient, demain, se transformer en biens ou en services que vous pourriez proposer. Et pour trouver un emploi, il vous faut en général trouver un biais par lesquels vos compétences peuvent contribuer à la réalisation d’objectifs privés ou publics. La matière grise et la capacité d’anticipation sont des richesses qui suppléent celles que représentaient, hier, la force de travail et l’endurance. Ce que la mise en exergue des emplois habituellement invisibles nous force à voir, c’est que nous serons amenés à reconsidérer la définition même de ce que nous nommons « travail », sous peine d’échouer à intégrer la main-d’œuvre de demain. Cela pourrait bien passer par une révolution de contenu, qui annihile la routine et propose aux individus des métiers dans lesquels l’épanouissement personnel constitue le premier intérêt.

Et voici où arrive la leçon apportée par le covid-19. Non, nous ne pourrons plus traiter aussi mal les métiers invisibles d’hier. Nous devrons pleinement les valoriser. Nous devrons, aussi, plus largement, travailler à un monde où le travail ne soit plus le synonyme de routine, mais où chacun parvient à occuper un rôle qui l’épanouisse. Et prendre au bond réellement la balle du télétravail, qui s’est ouvert de nouvelles perspectives depuis des semaines.

Pour le dire simplement, on ne voit guère comment on imposera aux gens de travailler jusque 65 ou 70 ans demain si le travail n’est pas transformé depuis sa routine de base vers la valorisation humaine du travailleur et de ce qu’il produit ou transmet. Veut-on continuer à baser notre civilisation sur le travail ? Si oui – ce qui serait un choix logique parce qu’on n’a rien trouvé d’autre pour créer des richesses, et donc pour les redistribuer -, il faudra faire en sorte que le monde professionnel ne soit plus, pour personne, cet affreux tunnel de routine par lequel il faut passer, avant de commencer à vivre à partir de 5 ou 6h du soir ou après 55 ans, mais constitue un épanouissement en soi. Il va falloir investir dans une conception du travail à laquelle les individus peuvent adhérer en toute liberté, qui corresponde le mieux possible à leurs aspirations – en un mot, à ce qu’ils aiment faire.

Le défi est immense, et convenons que les modes d’emploi ne sont pas légion. Tout au plus peut-on avancer que cela risque, au passage, de devoir revaloriser certains « gros mots » d’aujourd’hui : initiative, créativité, esprit d’entreprise. Mais aussi : reconnaissance, solidarité, richesse collective. A nous de démontrer, depuis le centre de l’échiquier, qu’il est possible de lier ces deux sphères.

Texte actualisé de ma chronique « De quoi le travail est-il le nom? », RTBF, 31 janvier 2012

 



Catégories :DéFI

6 réponses

  1. La clé du succès d’une société, c’est de mettre les bonnes personnes aux bons postes, à la fois pour que ces personnes puissent s’épanouir dans leur travail et aussi pour qu’elles y soient le plus efficaces et donc utiles aux autres et à la société. Pour cela, il faudrait que dans les services publics les personnes soient choisies en fonction de leurs compétences et non pas en fonction d’autres critères. Et ça, en Wallonie et en partie à Bruxelles, ce serait une vraie révolution! Pour le reste, tout à fait d’accord avec l’article, tant sur le constat que sur la difficulté à trouver les bonnes solutions. Eh, oui, un éboueur est au moins aussi utile sinon plus qu’une footballeur: on peut vivre sans celui-ci,on ne peut vivre sans celui-là!

  2. Et que dire de ces « bullshit jobs » de plus en plus nombreux que David Graeber mentionne dans son livre éponyme ? – Lecture que je recommande d’ailleurs à tous ceux qui se questionnent sur l’avenir du travail dans notre société.

    Porté par la course folle aux nouvelles technologies et méthodes de travail, notre productivité n’a jamais été aussi élevée. Assisté de robots, de logiciels ou d’intelligence artificielle, il ne faut plus aujourd’hui que quelques opérateurs pour faire tourner des usines, voire des industries entières. Et ne croyez pas que seule l’industrie voit les hommes être remplacés par la technologie. Tous les secteurs sont menacés – y compris le secteur tertiaire – : soins de santé, traduction, sciences, etc.

    Les apotres du tout à l’emploi prétendent que la technologie créera autant d’emploi qu’elle n’en supprime et qu’il ne s’agirait que d’une simple transformation du marché de l’emploi. Mais ne soyons pas dupe, il n’y aura pas suffisamment d’emploi pour tout le monde. Conclusion : sous la pression des politiques qui continuent à prôner un modèle où l’homme doit forcémment travailler, le marché du travail crée un nombre croissant de bullshit jobs – des jobs à la con -, histoire d’offrir un emploi aux jeunes master commu, marketing ou management. Des emplois dénués de sens, aux antipodes de l’épanouissement dont vous parlez dans votre billet. Le nombre d’emploi prime et personne ne semble s’interroger sur la qualité de ceux-ci. D’ailleurs, personne ne semble se demander pourquoi il faut encore travailler autant qu’il y a 20 ou 30 ans alors dans toutes les industries, la productivité n’a cessé de croître à une vitesse folle.

    Qu’on ne s’y trompe pas : je crois fermement que le travail joue un rôle important dans l’épanouissement de l’être et je ne suis pas un de ces néo-luddite qui souhaite la fin de la technologie, bien au contraire.

    Mais un nombre croissant de métiers continueront d’être remplacés par l’IA, la robotique ou l’informatique ces prochaines années. Et les politiques pro-job ne feront que créer un nombre croissant de métiers de plus en plus dénués de sens. Nous devons réfléchir dès à présent au modèle de la société
    de demain, en y intégrant toutes ces notions. Et de réfléchir à la question : est-ce qu’on continue à défendre un modèle du tout-à-l’emploi, au risque de voir un nombre croissant de gens, payés pour exécuter des tâches de plus en plus aliénantes en payer le prix par des burn-outs et autre joyeuseté du système économique actuel ?

    L’alternative existe mais elle exige de réfléchir le travail autrement qu’au travers du traditionnel salariat. Par exemple, en mettant à l’honneur le bénévolat, les métiers créatifs, le temps de famille et, surtout, en trouvant d’autres sources de rémunération pour notre système social.

    Malheureusement, on y est encore loin, le nombre d’emploi « sauvés » continue d’être le principal indicateur de l’action politique, quel que soit la couleur du parti, et indépendamment de la qualité de l’emploi (je ne parle pas des éléments contractuels mais bien du sens des emplois créés) et l’allongement des carrières semble être plus que jamais d’actualité.

    • Merci pour cette réaction à laquelle j’adhère complètement!

    • Merci pour votre commentaire, je vous rejoins totalement. il est temps de séparer travail et richesse (ah le fameux PIB), et valoriser l’activité au sens large (être (cré)actif comme travailleur, comme bénévole, comme éducateur de ses enfants…) me parait une bonne piste de réflexion.

  3. Bonjour Monsieur De Smet,
    J’apprécie vos articles – en particulier celui-ci ! – et je souhaiterais toujours les recevoir, mais l’adresse mail sur laquelle ils atterrissent n’est plus fonctionnelle. Pourriez-vous les envoyer sur mon adresse privée – c’est plus simple, elle change moins souvent 😉 – : anne.devlees@gmail.com.
    En vous remerciant pour votre attention, ainsi que pour le suivi que vous voudrez bien accorder à cette requête, je vous souhaite le meilleur déconfinement possible.
    Anne
    DE VLEESCHOUWER
    Coordinatrice du Parcours d’intégration

    064/23.86.52 – 0496/51.25.63
    Rue Dieudonné François, 43
    7100 La Louvière
    a.devleeschouwer@ceraic.be
    http://www.ceraic.be
    BE69 8793 7736 0178
    Num. entreprise : 0448 445 450 – RPM Mons
    [Ce.R.A.I.C. ASBL]
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    [La santé en question – brochure à l’attention du personnel de la santé pour faciliter la communication avec les patients. Disponible sur http://www.ceraic.be]

    [Espace solidaire : Ici nous n’admettons pas les rafles. Stop à la répression des sans-papiers.]

  4. « En développant nos mondes intérieurs, nous avons fait naître en nous des désirs, des aspirations qui rentrent de moins en moins dans les cases habituelles de ce que l’on nomme « travail » »

    Je voulais juste réagir à cette phrase… n’avons-nous pas toujours eu (en tant qu’être humain) des désirs qui ne rentraient pas dans les cases « travail » ? Mais peut-être que l’époque actuelle « autorise » à se les formuler plus consciemment.

    Ce tout petit détail mis à part, je vous remercie pour ce texte intéressant.

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