Wikileaks et le plafond de verre

Billet radio pour la Première (RTBF), 7 décembre 2010 – Ecoutez le podcast

Merci Wikileaks. Voici donc enfin louée la transparence, et clouée au pilori son ennemi juré, le secret. Le secret où se logent petites conspirations et grands complots, le secret qui couvre l’inavouable de sa chape de plomb… Vive la transparence sacralisée qui considère que toutes les vérités sont bonnes à dire, tout le temps, et qui a trouvé son chevalier blanc en la personne d’un site internet balançant sans apprêts petits ragots et grands secrets consulaires.

Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire, mon cher Arnaud ? Vaste sujet. Sans doute, toutes les vérités ne sont-elles pas utiles à dire en même temps, c’est ce qu’on appelle la diplomatie, ou encore la couche d’hypocrisie nécessaire en société, comme le disait Edouard Delruelle l’autre jour. Il faut pouvoir admettre que, peut-être, un monde « wikilealks » transparent serait invivable.Et je le prouve.

Imaginez qu’à notre première rencontre, mon cher Arnaud, j’aie trouvé votre sweet-shirt absolument abominable, même pour un homme de radio – et naturellement je ne vous l’ai pas dit. Ai-je été hypocrite ? Oui, bien sûr, en un sens. Mais si je vous l’avais dit, alors que c’était complètement inutile, peut-être nos relations n’auraient-elles pas atteint le niveau de cordialité qui est le leur actuellement, et peut-être ne serions-nous pas ensemble dans ce studio à cette minute précise.

Alors fallait-il être transparent à l’époque ? Sans doute pas, parce que cette transparence elle-même n’aurait pas été honnête. En effet, nous jugeons et évoluons en permanence ; nous ne pouvons pas nous en empêcher. Nous nous construisons des représentations, des jugements a priori, puis des principes… Ce n’est pas mauvais en soi, parce que si nous n’avions pas quelques préjugés, quelques pensées que nous ne remettons pas en cause systématiquement, nous serions des girouettes, des miroirs aux alouettes, dont le seul avis serait le dernier argument percutant entendu.

La clef, voyez-vous, c’est que les écrits et les câbles diplomatiques restent, alors que la pensée, elle, n’arrête jamais d’évoluer. Toute velléité de transparence absolue est un leurre, un leurre presque métaphysique – on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite : il n’y a de transparence possible que dans l’instantané, alors que la seule chose constante en ce bas monde est le mouvement. Or il est d’autant moins facile d’accepter qu’on évolue et qu’on change, que notre culture valorise plutôt la constance des idées et des engagements.  La transparence est un piège en forme de plafond de verre.

Ainsi, pour reprendre un cadre belgo-belge, la mission du conciliateur royal risque d’échouer parce qu’on exige la transparence des revendications, on fait tourner les modèles mathématiques des uns et des autres et, ce faisant, on anéantit la marge de flou où résiderait un accord, en obligeant chacun à dévoiler toute sa logique, toutes ses intentions (pas de chance, il y a un parti séparatiste à la table) et on rend impossible pour les uns et les autres de reculer face à leurs propres revendications… alors qu’on sait qu’en Belgique, il n’y a pas d’accord communautaire viable sans cette marge de flou qui permette de vendre l’accord aux opinions publiques – souvenez-vous des facilités, que les flamands ont pu vendre aux Flamands comme temporaires et les francophones aux francophones comme définitives.

Bref, la pensée, c’est comme les champignons ou la photographie, elle a besoin d’une certaine opacité pour se développer. Ce côté obscur gagnerait sans doute à être revalorisé, car à force de vouloir être en transparence perpétuelle entre ce que nous disons, pensons et faisons, nous développerons des mémoires de poisson rouge puisqu’on ne peut pas faire tout cela à la fois. Si on ne ménage pas une part de flou, une part de silence, une part de discrétion, c’est qu’on ne pense plus ; un monde où le décalage entre ce qu’on pense et ce qu’on dit n’existe plus du tout est un monde qui dévalorise à la fois la parole et la vérité, un monde où plus aucune déclaration n’est solennelle parce que tout devient anecdotique.

Un monde où je n’oserais plus vous dire que, finalement, cher Arnaud… il n’est pas si mal, au fond, votre sweet-shirt.



Catégories :Chroniques Radio

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4 réponses

  1. C’est justement parce que le monde baigne dans l’hypocrisie et la non transparence que nous occidentaux nous cachons sans cesse la vérité, les vérités. Nous sommes des despotes, les fils de fausses lumières. Wikileaks, bien qu’on puisse se demander la finalité de tout ça, entre critiquer la démarche, émettre l’éventualité d’une conspiration ou simplement apprécier, a le mérite de destituer aux puissants leur façon de fonctionner, qui, bien qu’ils soient à priori placés socialement plus haut, restent aussi cupides que les porcs dirigeants de la ferme des animaux. Donc, oui, transmettons nous les secrets. Divulguons l’entière connaissance du réel. Nous sommes d’une même humanité, non ?

  2. C’est sympathique de reprendre en coeur les appels à la vigilance contre la dictature de la transparence. Cela permet de ne faire aucune vague, pas un pet plus hauts que les autres.
    Un joli petit billet bien propre, copiant Clouzet et ses appels du pied à Baudrillard de la semaine dernière. Du tiède tout ce qu’il y a de plus correct.

    Malheureusement depuis la semaine dernière la liberté de la presse est bafouée, les représentants politiques US appel au meurtre d’un rédacteur en chef, on fait taire un site d’information qui dénonce les crimes de guerre, on coupe ses revenus sous prétexte d’activités illicites alors qu’aucun fait au chef d’accusation n’est établi et qu’il faut inventer des lois à la va vite pour couper le sifflet (whistle-blower)…

    Mais cela est peut-être trop (trop tôt/trop vite/trop d’indignation) pour le gentil public de la première et c’est gentils journalistes.

  3. Tous ceux qui réclament la transparence totale sur le plan international, devraient commencer par s’interroger sur la pertinence de révéler à tous ce qu’eux mêmes pensent (parfois de façon ponctuelle) de leur conjoint, de leurs amis, de leur patron ….La vie en société deviendrait … invivable et systématiquement conflictuelle.
    Alors, pourquoi en serait-il autrement sur le plan des relations internationales ?

  4. Pas forcément. Les rouages seraient moins tendus dès les premières vérités. Ce qui rend conflictuel ce qui a été révélé, c’est le poids des mensonges.

    L’homme utilise son esprit, son mental, comme une arme. Il l’aiguise à l’intérieur, ne révélant ces plans qu’à leur aboutissement. C’est ça qui tue. Si on connaissait dès le début les intentions et les aboutissant de tels ou tels actes, nous pourrions ne plus nous cacher derrière l’hypocrisie et les techniques de diversion.

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