Perdu: intérêt général

Chronique pour La Libre Belgique – Parue le 7 novembre 2014

(c) Photo news – LLB

Récapitulons.

A ma droite, un gouvernement transgressif sur maints aspects, alignant une série de mesures jugées courageuses par lui-même, mais violemment antisociales et injustes par l’opposition et le monde syndical. Ces mesures portent indiscutablement sur des économies généralisées. Fait étonnant : ce gouvernement tente de justifier ces mesures en minimisant leur impact. Le saut d’index sera compensé par un cadeau fiscal, la retraite à 67 ans ne concernera presque personne, les coupes budgétaires seront indolores. Bref, on réforme et on économise, mais le citoyen n’en souffrira pas. Le discours est paradoxal pour un gouvernement de centre-droit : on va réformer, ça va faire mal mais vous ne le sentirez pas trop.

A ma gauche, une contestation politique et syndicale qui, passé les premières torpeurs parlementaires, choisit d’axer sa communication autour de l’injustice de mesures frappant tout le monde. Fait étonnant : la fixation sur les revenus directs : telle réforme va VOUS coûter autant. C’est dans VOTRE portemonnaie que le « gouvernement MR/VNA » va puiser. C’est la part de tarte aux fraises de VOTRE enfant qui sera mangée par le monsieur habillé en bleu et jaune. Le discours est paradoxal pour une opposition de gauche : le vilain Etat vous vole vos moyens, vos économies et votre pouvoir d’achat ; Reagan et Thatcher n’auraient pas fait mieux.

La star de tout ceci ? L’égoïsme particulier et le court terme. Le grand absent ? L’intérêt général et le débat sur une vision à long terme.

Les citoyens peuvent adhérer à l’idée qu’une politique de rigueur est nécessaire, à deux conditions : s’ils perçoivent que l’effort est équitablement réparti d’une part, et si une vision est proposée pour montrer à quoi vont servir ces efforts d’autre part. Sur ces deux points, la communication gouvernementale n’est pas (encore ?) au rendez-vous. La solidarité entre générations est le cœur du problème : est-il si juste de consommer les ressources écologiques, mais aussi financières et sociales du temps présent si ce sont les générations à venir qui le paient ? Cette dimension est, très étrangement, absente du débat actuel. Un gouvernement propose des mesures dures sans parvenir, pour l’instant, à insuffler les accents churchilliens qui leur donneraient du sens. Il suffirait pourtant, d’expliquer en quoi des mesures injustes sur le court terme peuvent porter un horizon de justice et de solidarité à long terme – parce qu’un budget en équilibre, par exemple, évite de reporter des intérêts sur nos enfants et petits-enfants. Le faire permettrait d’assumer des réformes et leur dureté en les associant à un but considéré comme juste. Ne pas le faire finira par accréditer l’idée que ces mesures ne sont pas au service d’une vision généraliste, mais au seul bénéfice de quelques-uns.

De même, l’opposition gagnerait en crédit si, au lieu de flatter à ce point les peurs individuelles et de réduire les travailleurs à leur pouvoir d’achat, elle retrouvait des airs d’intérêt général. Il n’est pas difficile de réunir du monde face à un gouvernement qui coupe dans les budgets et « volerait le pain » dans la bouche des travailleurs ; mais sous-entendre qu’il le ferait par plaisir, comme si un pouvoir démocratique entendait œuvrer au malheur de ses propres citoyens par principe, revient à privilégier l’émotion sur la raison.

Bref ; l’heure est grave, mais pas pour des raisons de chaos politique ou d’insurrection sociale. Elle est grave parce que peu de monde semble se soucier de l’intérêt général. Le vrai. Celui qui s’évalue sur plusieurs générations.

Il n’est pas trop tard pour que le gouvernement offre à son projet le souffle et le sens qui justifieraient ses mesures ; cela aurait plus d’allure que d’essayer de les minimiser en assurant que ça ne fera pas vraiment mal. Il n’est pas trop tard, non plus, pour espérer qu’un jour une manifestation sociale se rassemble non pas au nom de notre bien-être immédiat, mais pour celui des générations à venir.



Catégories :Articles & humeurs

6 réponses

  1. Une vision d’avenir, nous l’avons perdue le jour où la loi a permis à des personnes de même sexe »avoir » des enfants. L’avenir ne se limite pas à des impératifs budgétaires mais aussi à une qualité de vie psychologique et écologique.

  2. La seule manière de sauver l’avenir est d’interdire toutes les niches et paradis fiscaux. Miser sur l’écologie et l’éducation. Mais demander à un chômeur sans enfant qui vit avec 800 euros par mois de penser à l’avenir de la Belgique relève évidemment de l’arrogance .

  3. Hello François,

    J’avais déjà eu le plaisir de lire ton article en direct dans la Libre. Je pensais te dire tout le bien que j’en pense. Sa réception par mail m’en facilite l’occasion. Cet article illustre bien tout ce que j’apprécie à te lire: finesse de l’observation, ampleur de la vision, élégante clarté de l’expression….
    cordiales salutations
    Christian D.

  4. Bonsoir François,
    Oui moi aussi je l’avais lu dans LLB et je partage ton analyse, mais je la mets en rapport avec l’article du Vif avec le même genre de titre « Perdu: le libéralisme social » 😦 Je me sens totalement orpheline et en manque e repère depuis un temps déjà mais davantage encore depuis le déclaration gouvernementale et les propos de quelques ministres. ce que nous vivons n’a plus rien à voir avec les valeurs défendues naguère avec le père de …
    Nous pouvons en parler en MP si tu le souhaites.
    Bisou.
    Marianne.

  5. Excellent!

  6. Et si la l’absence de la notion du « bien commun », n’était que la fin des idéologies, ces systèmes de pensées qui structurent les communautés…Si cela n’était que que l’expression de notre « modernité », cette société que j’ai qualifié de « put », l’acronyme de Pick, Use and Throw …

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